La Tribune du G.H.M.

Mort de Serge Coupé par Henri Sigayret

1952, j'ai 18 ans. Je grimpe à La Carrière, l'école d'escalade des Grenoblois, arrive un inconnu sur une 500 cm3 Norton, il se présente : Serge Coupé. Nom de gu, émoi, Coupé, une légende déjà. Il est là, devant moi. Formidable grimpeur, une première T.D. aux Tours Saint Jacques, une autre aux Trois pucelles, une variante à la fissure Madier à la Dibona, une directe à gauche de la voie Rébuffat du grand pic de Belledonne, un sauvetage à l'arête Sud de Sialouze : descente sur un cacolet de fortune d'un Anglais blessé jusqu'au refuge du Pelvoux, signe d'une résistance hors du commun.

Quelques passages ensemble, parmi les plus difficiles du moment, sans essais préalables il les franchit tous en souriant. Quelle aisance ! Parlottes, il n'est jamais utilisé les mots, facile, assez difficile, difficiles, mais seulement les lettres T.D. très difficile, évidemment appliqués à des itinéraires d'escalade.

Il revient, il est maintenant pour nous, jeunes habitués des lieux, « Le Serge », en ces temps il est banal de rajouter le pronom personnel le ou la devant le prénom d'une personne. Il nous raconte son hivernale à la voie Rébuffat de la Sud du Pavé avec sa variante sous le sommet. Réussite mais les membres de la deuxième cordée se tuent. Sans prendre cinq minutes de repos, il redescend à Villar d'Arène remonte avec les sauveteurs. Et nous sommes en hiver et en ces temps il n'y avait pas de refuge du Pavé ni « la route de la Gravière » !

Il revient et cette fois nous raconte sa deuxième de la face Nord du Rateau, un itinéraire Fourastier-Madier, E.D. J'aurai un jour en mains une photo qui le montre, à La Grave, debout, musculature de statue grecque, face au meilleur guide des Ecrins de l'époque, Victor Chaud, qui toise ce jeune présomptueux. Victor Chaud se tuera quelques jours plus tard avec son client dans cette face Nord. Et le dénigrement ira bon train : Coupé a enlevé tous les pitons... Tous les pitons ? Fourastier et Madier en ont planté bien peu dans leur vie, il y en avait au maximum un ou deux. Les chiens aboient, la caravane passe.

Et un jour : Je vais au Makalu. Lucien Devies patron de tout ce qui touche à l'alpinisme en ces temps en France ne s'est pas trompé. Le Serge devait en être, il en est. Le Makalu, 8481 mètres, à l'Est de Sagarmatha-Chomolungma-Everest, dans le Maha-langur Himal. Maha-langur signifie grand singe baptisé ainsi par les gens de caste du Ministère du tourisme qui ne portent pas les Sherpas ces matuwali (buveurs d'alcool) dans leur coeur (1). Un jour, Terray et Franco redescendent du sommet en criant : Victoire, fin de l'expé. La gloire ne se partage pas. Fin de l'expé ? Serge ne l'entend pas ainsi : Il fait beau, il y a de l'oxygène, nous allons au sommet. Et ils vont au sommet. Il a toujours dit ce qu'il pensait et fait ce qu'il disait Le Serge, même aux grands de ce monde. En savent quelque chose les profs de l'E.N.S.A. qui se moquaient de son piolet trop court, son crayon !.

Le voilà guide de haute montagne, il est sorti deuxième. Sourions, le premier est un Chamoniard. Il exerce quelque temps cette profession, sans passion.

Mais il est licencié en droit, il est nommé directeur de l'Office d'H.L.M. de Chambéry. Peu de temps à consacrer aux grandes courses, droit au calcaire. Jusque- là, seuls Les Lyonnais et Livanos-le Grec avaient franchi, sur les falaises des massifs calcaires la barre du difficile. Le Serge ouvre des T.D et des E.D. Il gravit la voie du 29 mai, le pilier Sud au Mont Aiguille, la voie de l'Arc de cercle au Gerbier, la face Est du Grand Manti qui domine la vallée du Grésivaudan, ... Il prendra quand même quelques jours pour gravir en hiver la Sud-sud-est du pic Gaspard, la voie Gervasutti dans la face N.W d'Ailefroide occidentale, et il ouvrira dans cette face un nouvel itinéraire avec Pierre Girod. Un long week-end, il ira avec ce dernier dans les Dolomites gravir les voies historiques du Lavarédo.

Lassitude du vertical il commence une carrière de skieur de fond, vainqueur de nombreuses courses évidemment. Il se marie, namasté Josette. Naissent une fille un garçon. Christine (qui élèvera mon fils Sonam sherpa en France), sera championne de France de ski de fond. Denis grand ingénieur et sportif de haut niveau.

La ville de Chambéry lance un concours du plus beau jardin, Serge et Josette premier prix. Il commence une carrière de photographe, ses photos deviennent célèbres. Il a enfin le temps de pêcher à la truite, vieille passion qui dormait en lui. Les grosses truites du Vénéon qui se croyaient imprenables cachées dans des remous inaccessibles à tous, payent leur dime.

Et il écrit. Il n'y a pas de livres sur les lacs de montagne, il n'y a aucun topo-guide des itinéraires modernes en calcaire. Il en publie. Tous ces ouvrages sont fignolés, précis. Rien de médiocre dans Le Serge, il réussit à la perfection tout ce qu'il entreprend.

Ce serait une faute de parler Du Serge si on oubliait de mentionner sa gaieté, son absence de fatuité, rien en lui du visage compassé que présentent souvent les Grands de la montagne. Et si on n'insistait pas sur son intelligence, son humour, son refus du trop sérieux, son goût pour la plaisanterie. Décrire Le Serge c'est parler de ses jugements. Ceux qui l'ont cherché le savent, qui l'ont payé de quelques écrits, de quelques paroles en coup de griffe. Il n'y a pas de caractère fort sans rugosité. Serge, nom de gu, les différends qui ont pu parfois nous éloigner ne pouvaient altérer notre amitié. Combien de fois n'avons-nous pas répété : Nous ne nous sommes jamais encordés ensemble et c'est un bien, nous nous serions battus. Mais l'amitié est là, elle effacerait tout.

Josette, patiente Josette, tu le sais toi, qui a toujours été là lorsqu'il le fallait, maintenant tu n'auras plus à nous supporter, nous trois, Le Serge, Alain Loigerot et moi, tu n'auras plus à aller jeter à la poubelle les cadavres de blanc de Savoie carburant de nos parlottes et de nos rires.

Josette, Christine, Denis, vous tous les Coupé, Sonam, nous sommes là, nombreux, qui pleurons aussi.

(1) Certains disent le yéti !

Sigayret. Avril 2020.



Article proposé par Henri SIGAYRET
Mis en ligne le jeudi 16 avril 2020 à 19:21:34

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