La Tribune du G.H.M.

Lectures tardives III: Freedom Climbers. L'Évangile de l'alpinisme polonais selon Bernadette McDonald

À Jurek, Gil, Larry et Yves, mes amis
Elle savait qu'une cloche sonne, sans jamais savoir dans quelle église ...
(Proverbe polonais)

Messieurs : un grand poète, Jules Slowacki, grand poète, nous aimons Jules Slowacki
et sommes enthousiasmés par sa poésie parce que c'était un grand poète. (...)
(Witold Gombrowicz : Ferdydurke, traduction : Georges Sédir)

Préambule

J'ai écrit ce long article en tant que Polonais. Et pourtant... Bernadette McDonald suggère, en parlant dans le Prologue de Wanda Rutkiewicz, que les Polonais se caractérisent par « une mâchoire carrée, typique » pour cette nation. Je me suis regardé dans un miroir : ma mâchoire n'est pas carrée. Était-ce un faux miroir ? Suis-je un faux Polonais ?

Par la suite je me suis demandé : « l'histoire » de l'alpinisme polonais présentée par Bernadette McDonald est-elle fidèle à la réalité ? Ou est-ce plutôt le résultat d'un voyage « de l'autre côté du miroir » ou simplement une tactique commerciale ingénieuse ?

Son livre a blessé, on me l'a apporté, plusieurs de mes amis, qui n'ont pas acceptés de s'être avoir retrouvés dans la même casserole, remplie, comme Bernadette McDonald le décrit, par ceux qui souhaitaient fuir le système socialiste pour exercer leur passion, légitime et spontanée. La passion de la Montagne.

L'histoire de la mâchoire de Wanda m'a fait rire uniquement, car l'anthropologie primaire me rappelle les sombres propos d'un dictateur allemand.

Cela pouvait être le bon début du bêtisier de Freedom Climbers.

Avertissement de l'auteur

Les livres récompensés par les prix littéraires et par les festivals ont-ils vraiment une réelle valeur ? C'est la question que je me suis posée après la lecture de Freedom Climbers. A priori je suis allergique à ce genre d'ouvrages. Je crois que les livres primés ne servent qu'à vendre ce qu'un éditeur veut vendre. D'ailleurs, rarement les lauréats récompensés inscrivent leurs noms dans l'histoire de la littérature, et ceci même pour les récompenses les plus prestigieuses.

J'ai pris le risque de lire Freedom Climbers, un livre qui m'a été offert par Janusz Majer, un des vétérans d'himalayisme polonais encore en vie. Je ne regrette pas cette expérience. J'ai appris ainsi que des écrits contestables sont toujours d'actualité et grâce à la publicité mensongère peuvent devenir les bestsellers. Que copier-coller les livres et les articles des autres s'appelle aujourd'hui la littérature de montagne et l'histoire de l'alpinisme. J'ai compris également comment une activité noble, peut être utilisée par un « écrivain » pour élaborer et exploiter son leitmotiv obsessionnel.

Ce qui m'a le plus irrité dans cette production aux prétentions historiques - c'est l'idée des himalayistes polonais qui s'échappèrent de l'oppression communiste en s'attaquant aux plus hautes montagnes du monde pour... retrouver leur liberté. Cette hypothèse m'a bouleversé, mais je n'étais pas le seul. Malheureusement les plus grands himalayistes polonais ne sont plus de ce monde pour répondre à Bernadette McDonald et témoigner sur cette contre-vérité.



Le motif de ma démarche est simple et légitime : Je ne me reconnais pas, comme beaucoup d'alpinistes polonais, et pas les moindres, dans la vision décrite dans « Freedom Climbers. » C'est pour cette raison que j'écris, choqué et amusé parfois, par la conception de ce livre. Pour faire quelques mises au point.

Je crois que l'opinion d'un alpiniste polonais est importante, et ce d'autant plus qu'il a lui-même pratiqué l'alpinisme de haut niveau pendant la période décrite dans l'ouvrage. J'ai craint que les lecteurs occidentaux, aient été eux-mêmes manipulés par ces fausses idées sur la liberté et l'alpinisme. Cette liberté, mélangée à toutes les sauces est toujours bonne à vendre, au même titre que le mariage princier à Londres ou à Monaco, ou même la vie intime des stars et leurs obsèques.

Nous devons être ainsi vigilants afin d'éviter toute manipulation et tout « bourrage du crâne » que proposent certains médias. Les écrits récents de la presse française au sujet d'affaire Revol en sont un bel exemple.

Cela ne me dérange pas qu'un directeur d'un festival de film ou un simple fonctionnaire s'autoproclament écrivains. Si de nos jours, tout le monde peut revendiquer cette qualité, il ne faut jamais oublier que le fait d'écrire un livre ne donne en aucune manière le statut d'écrivain. Combien de journalistes et d'hommes politiques ont produits des pavés qui servent, comme le disent les comiques, « à caler un meuble bancal. » L'écriture exige le respect d'une déontologie. Et c'est anormal que certains « ouvrages » deviennent les classiques de montagne par l'avis de quelques amis ou fans de l'écrivain.

Je suis conscient que ma démarche sera probablement mal digérée par les partisans de la littérature de Bernadette McDonald. Dans le passé, en prenant la défense de Roland Trivellini (La Montagne & Alpinisme, 2/2016), je fus montré du doigt comme l'avocat du diable pour faire quelques lumières au sujet d'un alpiniste, accusé de tricherie. (100 ans de Bleau par Gilles Modica). Je m'interroge alors sur l'étiquette que l'on me collera cette fois-ci en osant m'exprimer de manière critique sur un livre qui fut primé des deux côtes de l'Atlantique.

Après le déluge

La Grande improvisation (le drame d'Adam Mickiewicz : Les Aïeuls, 1823) compte parmi les vers les plus nobles de la littérature polonaise.
Bernadette McDonald a eu le courage de s'attaquer aussi à une improvisation. Celle d'écrire Freedom Climbers, le livre qui prétend être l'histoire de l'himalayisme polonais des années 70-90.

Je le répète : une improvisation car Bernadette McDonald n'est pas alpiniste, ne connait pas la langue polonaise et ne possède à peine que quelques notions de l'histoire du pays d'origine de Marie Curie, prix Nobel, née Sklodowska.

Malgré les éloges de certains critiques, comme Patrice Dabrowski , il est difficile d'affirmer que l'écrivaine canadienne est l'historienne experte en alpinisme. Il me semble qu'un historien doit se baser sur ses propres recherches. Bernadette McDonald parle « des recherches préalables » effectuées par ses collaborateurs (Remerciements). Il me semble aussi qu'un expert en alpinisme doit savoir de quoi il parle. Certains passages du chapitre Triplé sur l'Everest jettent un doute sur les compétences de l'écrivaine canadienne en la matière, notamment tout ce qui concerne les techniques d'escalade hivernale.

Bernadette McDonald a lu, comme elle l'avoue dans les Remerciements, une grande partie des ouvrages (une vingtaine de volumes) concernant l'histoire de l'alpinisme polonais. Mais quelques volumes manquants ont fait la différence car le résultat de cette grande improvisation est à peine satisfaisant pour un historien de l'alpinisme : un livre plein d'erreurs factuelles, des clichés de mauvaise qualité, des préjuges et des fausses et mensongères affirmations. J'en donnerai quelques exemples plus tard.

Certaines erreurs de l'auteur résultent de la mauvaise compréhension de la langue de Mickiewicz, bien que Bernadette McDonald fasse (dans les Remerciements) un éloge de sa traductrice d'origine polonaise.

D'autres mauvaises notes du livre proviennent tout simplement, de méconnaissances du milieu de l'alpinisme, de ses coutumes et de sa terminologie. Certains passages de Freedom Climbers (toutes les traductions étrangères comprises) concernant les techniques d'alpinisme hivernal dans les Tatras méritent faire partie du bêtisier.

Quelques erreurs majeures sont détectables par les connaisseurs de l'himalayisme polonais, bien que Bernadette McDonald se réfère à certains chroniqueurs, comme Lindsay Griffin, dont la collaboration « a permis d'éviter des erreurs sur les faits historiques. »

L'écriture et le journalisme nécessitent une certaine déontologie : sa première règle est de vérifier la fiabilité des sources et des témoignages recueillies. Bernadette McDonald a interrogé plusieurs témoins de l'époque en or de l'himalayisme polonais qui s'est achève par l'hécatombe de son élite à la fin des années 90. Certaines personnes qu'elle a rencontrées, probablement mal attentionnées, lui ont probablement délibérément fourni de fausses informations, voire des ragots. Les autres, pour se rendre intéressantes, ont raconté des histoires rocambolesques. Il faut aussi ajouter à cette triste liste les membres des clans et des fan clubs (hélas, ce fait existe en Pologne dans le milieu de la montagne) qui ont profité de l'occasion pour régler leurs comptes, soit avec leurs rivaux, soit avec le régime socialiste.

Ludwik Wilczynski (l'ancien partenaire de Kurtyka sur le Dhaulagiri) écrivit sur une page Web canadienne (strony.ca) :« Pendant ma rencontre avec Bernadette elle m'a demandé : Pourquoi vous [les Polonais] n'avez ? vous pas écrit ce livre ? » L'écrivaine canadienne aborde le même sujet dans les Remerciements. « J'attendais que quelqu'un écrive leur histoire. Personne ne le fit. » Et pourtant Janusz Kurczab a édité Himalayisme polonais en six volumes. Cet ouvrage n'est jamais cité dans la Bibliographie de Freedom Climbers. Une drôle d'omission pour une historienne de l'alpinisme polonais.

Par ailleurs dans son ouvrage, l'auteure développe des théories infondées, élaborées par des alpinistes d'un certain âge, reconvertis en philosophes ou visionnaires de l'alpinisme polonais. Certains de ces himalayistes ne sont que les vedettes autoproclamées (Alexandre Lwow, par exemple). Leurs théories sont contestées par la plupart des grimpeurs polonais, bien qu'elles deviennent « les plats de résistance » de Freedom Climbers.

Curieusement l'ouvrage de Bernadette McDonald fut applaudi à l'unanimité par plusieurs grands alpinistes occidentaux qui ont exprimé leurs opinions enthousiastes au sujet du livre. Parfois je me demande : l'ont-ils vraiment lu ? La préface de Doug Scott, incorporée dans la traduction française, contradictoire avec les dires de l'auteur, donne une certaine lumière sur ma question.

Les magazines et sites Web spécialisés ont également applaudi. C'est normal car la publicité d'un livre est lucrative. On rentre ici dans le cadre de copinage ou dans les règles des « cercles de l'adoration mutuelle. » Ce cercle vicieux nécessite parfois le retour de manivelle.

Et c'est probablement pour cette raison que Voytek Kurtyka (un des personnages centraux de Freedom Climbers) a commis en Pologne un éloge d'un autre ouvrage de Bernadette McDonald (The Alpine Warriors) sévèrement critiqué pour ces inexactitudes, notamment par Jan Kielkowski. C'est également, et probablement, pour cette raison que Wilczynski prend la position politiquement correcte : « L'ouvrage de McDonald est indiscutable. C'est la faute aux historiens polonais. »

Les lecteurs non avertis, occidentaux et polonais, n'ont rien vu d'anormal dans Freedom Climbers car ils ne savent rien (ou très peu) de l'alpinisme polonais. Ils ont lu le livre en tombant dans le piège d'une production populiste dans le style de Mary Higgins Clark. Le seul pays dans lequel le livre de Bernadette Mc Donald fut critiqué, c'est la Pologne.

Le livre en question fut récompensé à plusieurs reprises. Et grâce à Internet devient un « grand classique de la littérature de montagne. »

Différentes versions et aspects graphiques du livre

Le titre de la version allemande (Klettern für Freiheit) Grimper pour la liberté, est plutôt proche de l'original. Les Polonais, d'habitude fidèles dans leurs traductions des titres étrangers, ont choisi La fuite vers le sommet. La version française de Freedom Climbers porte le titre Libres comme l'air. Un sous-titre Du rideau de fer aux neiges de l'Himalaya est ajouté par l'éditeur ou le traducteur. C'est un procédé classique des traducteurs français : être loin du titre original. Mais l'appellation Libres comme l'air c'est mieux que le titre suivant de Bernadette McDonald (Alpine Warriors) rebaptisé,

probablement par manque d'inspiration, en L'étoffe des géants (lui-même tiré, un peu, d'un film de Philip Kaufman, sorti en 1983). Et pourtant Freedom Climbers est simple et facile à traduire : Les grimpeurs de liberté.

Curieusement la version française de l'ouvrage, et uniquement elle, contient une préface élaborée par Doug Scott (!) Je consacre un paragraphe spécial à ce texte qui est étranger à l'original en anglais.

La couverture originale est un montage photographique. En haut, une photo représente Kurtyka et Piotrowski dans une tente pendant l'expédition hivernale polonaise sur le sommet du Lhotse pendant la saison 1974/1975. En bas, comme un reflet dans un faux miroir, la deuxième image



représente Andrzej Zawada, accompagné, entre autres, par Kurtyka, devant un camion d'expédition polonaise en face du château de Varsovie, en partance pour Népal. Le même graphisme est utilisé dans la version allemande. Les Polonais ont choisi un image représentant six alpinistes sur les pentes d'une montagne. Enfin la version française propose un portrait de Voytek Kurtyka. Cette photo révèle probablement le prochain livre de Bernadette McDonald ? la biographie de l'alpiniste polonais.

Présentation du livre sur Internet et mensonges à but lucratif

Freedom Climbers sort en 2012 au Canada (Éditions Rocky Mountain Books). Il a été traduit en plusieurs langues, dont l'allemand, le français et le polonais. Avant sa parution, une vidéo fut mise en ligne sur YouTube (2011) sous la forme d'un Book trailer. Puis la description du livre apparaît sur les principaux sites marchands en ligne.

Le premier document est un montage de quelques photos d'alpinistes polonais « taguées » par le texte suivant : « Pendant que les citoyens polonais étaient enfermés derrière le rideau de fer, un groupe d'alpinistes vigoureux contestant l'oppression forge leur route vers la liberté en gravissant les sommets les plus prestigieux des plus hautes montagnes du monde. »

Le deuxième document est le copié-collé, avec quelques modifications, d'un texte publié sur les sites marchands anglophones. Il figure également sur la quatrième de couverture de la traduction française.

Les deux textes frôlent la manipulation en présentant une vision de la Pologne largement décalée. Autrement dit, c'est un amorçage des lecteurs potentiels et les nostalgiques de l'anticommunisme primaire du temps de McCarthy. Il semblerait que ces deux textes ont fortement influencés, par leur contexte politique, les traducteurs français et polonais dans le choix de leurs titres respectifs.

Je cite intégralement le deuxième texte car il contient quelques perles rares.

« En pleine guerre froide, d'intrépides alpinistes polonais échappent au joug soviétique en partant à la conquête des plus hautes montagnes du monde. Dans les années 1970 et 1980, aux heures les plus sombres du communisme, la Pologne a vu éclore une génération d'alpinistes exceptionnels. Sans espoir d'un avenir décent et assoiffés de liberté, ces grimpeurs téméraires ont réussi, à force d'obstination et d'ingéniosité, à parcourir le monde à la recherche des ascensions les plus extrêmes. Mais c'est surtout en Asie et en Himalaya qu'ils marquèrent l'histoire de l'alpinisme en réalisant des exploits auparavant inimaginables. Des villes grises de la Pologne communiste aux cimes étincelantes de l'Himalaya, voici l'histoire magnifique et dramatique de ces hommes partis en quête de leur liberté dans les plus hautes altitudes. Un formidable récit d'aventures à ranger parmi les classiques de la littérature de montagne. »

Cette malheureuse élucubration fut probablement rédigée par l'auteure elle-même ou par son éditeur.

Dans le texte des sites marchands (Fnac et Amazon), on découvre une phrase faisant défaut à la culture générale : « en Asie et en Himalaya » Si ma mémoire est bonne, l'Himalaya se trouve bien en Asie ! Mais c'est un détail.

Tous ceux qui connaissent un minimum de l'histoire polonaise constateront que le paysage de ce pays est présenté sur Internet de façon inexacte pour ne pas dire mensongère car après 1971 (période décrite dans l'ouvrage) nous sommes loin de « la pleine guerre froide » et des « heures les plus sombres du communisme », identifiées par les Polonais avec les années 1945-1956, appelés « l'époque stalinienne. » D'ailleurs il vaut mieux parler de socialisme car le communisme n'a jamais existé en Pologne.

Après les évènements tragiques de chantiers navals de Gdansk en 1970, Edward Gierek, le nouveau premier secrétaire du parti socialiste polonais arrive au pouvoir. Avant la deuxième guerre mondiale il vécut en Belgique et en France. Ayant beaucoup des contacts à l'étranger il obtient des crédits conséquents et modernise le pays. La Pologne s'endette. L'industrie produit, les gens possèdent un pouvoir d'achat significatif à la suite des augmentations des salaires, et les voyages à l'Ouest deviennent alors accessibles. C'est le bonheur qui dure jusqu'à la fin des années 70. C'est l'époque en or pour la Pologne mais également pour ses alpinistes. Mais la crise arrive car le miracle polonais est mal vu en occident. Les créanciers demandent le remboursement anticipé d'intérêts. Les fournitures en matière première, avec lesquelles les trois cents usines achetées et construites clés en mains par les occidentaux, s'arrêtent soudain. La pénurie s'installe. Cette situation aboutira aux grèves massives de Radom en 1976, puis celles de 1980 qui mobilisent le pays entier (création du syndicat Solidarité) et enfin à l'état de guerre déclaré par le général Jaruzelski.

Dans ces conditions, la phrase portant sur la fuite du « joug soviétique » est une intoxication pure et simple car pendant cette l'époque d'or, personne, pas même les alpinistes, ne songeait à quitter le pays, dans le sens strict du terme. Depuis le premier dégel du système, survenu en 1956 avec l'arrivée de Nikita Khrouchtchev, les alpinistes polonais pouvaient, contrairement à ceux de la RDA et des autres pays du bloc de l'Est, voyager à l'Ouest. Les Polonais s'entraînaient alors, tout d'abord, dans les Alpes et Dolomites. Quelques ascensions remarquables sont alors réalisées, entre autres par Jan Dlugosz (longtemps connu en France par son nom déformé ? Duglosz,) et Andrzej Mroz (tous les deux membres décédés du GHM).

L'état de guerre, déclaré par le général Jaruzelski le jour fatidique du 13 décembre 1981 était sans doute un moment douloureux pour ma nation. Mais pendant que les Français manifestaient spontanément à Paris contre la junte polonaise, les expéditions polonaises continuaient, le vent en poupe. En 1982 leur nombre était réduit mais les expéditions de Kurczab, Rutkiewicz et Kukuczka-Kurtyka arrivèrent bien au Pakistan. Pendant cette période sombre, la seule solution pour obtenir le passeport consistait à signer une liste qui approuvait l'état de guerre. Jurek Kukuczka le dit d'ailleurs honnêtement dans un de ses livres : « J'ai voulu partir, j'avais signé cette liste. » Et les autres ? Ils n'en ont jamais parlé à Bernadette McDonald.

Freedom Climbers en quelques phrases

Le livre de Bernadette McDonald raconte quelques épisodes marquants de l'himalayisme polonais des années 1971 -1990. L'ouvrage reconstitue sommairement les parcours de cinq alpinistes les plus connus de ce pays : Jerzy Kukuczka, Wojciech Kurtyka, Wanda Rutkiewicz, Krzysztof Wielicki et Andrzej Zawada. Plusieurs photos provenant des archives polonais (en couleur et en noir et blanc) illustrent le livre. L'annexe (élaboré par Janusz Kurczab) contient la liste d'expéditions polonaises dans les plus hautes montagnes. D'ailleurs je tiens à souligner que c'est le seul fragment du livre ayant une connotation historique.

Les premiers chapitres du livre contiennent également quelques pages de l'histoire de la Pologne. L'auteure met en avant les atrocités de la deuxième guerre mondiale ainsi que l'arrivée du socialisme en Pologne, les sujets qui ont fait le tour du monde à plusieurs reprises.
L'histoire de Wanda Rutkiewicz est la trame du récit, l'alpiniste polonaise apparait au début et à la fin du livre. C'est un choix de l'auteur. Wanda Rutkiewicz était, sans doute, le chouchou des Polonais, malgré sa personnalité controversée.

Et pourtant pour les Polonais c'est Jerzy Kukuczka qui reste le plus grand alpiniste du pays. Après sa disparition, Voytek Kurtyka prend sa place, malgré ses anciennes divergences avec la fédération polonaise d'alpinisme. Depuis quelques années ceux qui critiquaient Kurtyka, un des précurseurs du style alpin, ont changés le ton. Car les Polonais avaient besoin d'une icône vivante. Le choix de la PZA (fédération polonaise d'alpinisme) était juste : en 2016 c'est la consécration pour Kurtyka, il reçoit et accepte, le Piolet d'or carrière.

Il semblerait que l'alpiniste polonais a fortement influencé le livre de Bernadette McDonald qui à plusieurs reprises cite ses écrits, qui prennent parfois la valeur de l'oracle des Delphes, sinon de la conscience nationale polonaise.

Une grande partie du livre est consacré à Jerzy Kukuczka. Curieusement certains témoignages anonymes, présentés dans le Prologue, jettent une lumière péjorative sur l'alpiniste polonais qui n'aurait été que le concurrent de Reinhold Messner et a commencé grimper sérieusement après avoir gravi tous les huit mille. C'est un fait inquiétant car récemment celui-ci a pris une certaine ampleur dans les articles publiés par son ancien coéquipier de Karakorum.

Certains grands alpinistes polonais sont injustement oubliés, faisant office de figurants dans le livre de Bernadette McDonald, On peut citer (par ordre alphabétique) Eugeniusz Chrobak, Andrzej Czok, Andrzej Heinrich, Janusz Kurczab, Tadeusz Piotrowski et Wojciech Wroz. Deux noms majeurs manquent dans l'ouvrage de Bernadette McDonald : Jan Dlugosz et Andrzej Mroz, bien que ces alpinistes n'aient jamais été en Himalaya.

J'ai une pensée particulière pour un autre alpiniste qui ne fut pas mentionné dans l'ouvrage de Bernadette McDonald. Il s'agit de Jozef Nyka, le nestor de l'alpinisme polonais, rédacteur pendant 30 ans de la revue fédérale polonaise Taternik et membre du GHM. Sans Nyka l'alpinisme polonais ne serait qu'une simple activité de plein air.

Une autre pensée concerne Witold H. Paryski (1909 ? 2000), alpiniste et historien de l'alpinisme polonais, auteur du guide des Hautes Tatras en 25 volumes. Son nom ne peut pas échapper à toute personne qui prétend d'écrire un ouvrage concernant l'histoire de l'alpinisme polonais...
Pour finir ce paragraphe, j'évoque également le nom d'Andrzej Paczkowski, l'ancien président de notre fédération (1974 ? 1995), dont l'action a permis à l'alpinisme polonais de devenir ce qu'il est aujourd'hui.

Ça se passe comme ça chez Bernadette McDonald

L'ouvrage de Bernadette McDonald a suscité en Pologne, le pays qui a manifesté l'intérêt le plus marqué pour « Freedom Climbers », de nombreuses discussions menées sur les murs d'escalade ou les falaises mais aussi sur les sites Web spécialisés. Elles ont concerné la traduction polonaise de l'ouvrage mais aussi les erreurs factuelles, l'image du pays et du milieu des alpinistes, l'interprétation de l'histoire récente de Pologne et les préjuges liés à l'identité des Polonais.

Traduction polonaise de l'ouvrage

La traduction de la première édition polonaise fut un désastre. Bernadette McDonald n'en est pas responsable. Elle est l'oeuvre des journalistes n'ayant aucune connaissance en alpinisme, ni dans ses codes de langage. La qualité du polonais utilisé dans cette traduction est plus que médiocre. Cette traduction, effectuée par deux traducteurs (.) est une insulte pour les amoureux de la langue polonaise... et pour ses maîtres : Mickiewicz et Slowacki. Mais ainsi pour les quatre lauréats polonais du prix Nobel de littérature. C'est également une insulte pour la culture car les droits d'auteur pour la traduction ont été achetés par l'Institut d'Adam Mickiewicz à Varsovie pour l'action promotionnelle du pays pendant la présidence de l'Union européenne assurée par la Pologne...

Bêtisier de Freedom Climbers

L'ouvrage de Bernadette McDonald contient plusieurs erreurs agaçantes, non détectables par le lecteur occidental. Leur liste a été établie par Bogdan Jankowski et Janusz Majer (tous les deux ont participé aux entretiens avec Bernadette McDonald) et transmise à l'auteur. Certaines erreurs, les plus flagrantes, ont été corrigées dans la deuxième édition du livre en polonais. Malheureusement elles existent dans les autres versions et notamment dans le Libres comme l'air. C'est dommage que leurs traducteurs respectifs n'aient pas consulté quelqu'un ayant connaissance de l'histoire de la Pologne et de son milieu alpin.

J'en donne, à titre indicatif quelques exemples car leur énumération pourrait être fastidieuse pour le lecteur occidental.

* Certains grimpeurs ont été enterrés par Bernadette McDonald de son vivant. C'est le cas de Zbigniew Czyzewski, dit « Malolat », personnage légendaire du libre polonais de la fin des années 70. Dans la légende d'une photo sur laquelle il figure en compagnie de Kurtyka, on peut lire : « Mort prématurément. ». Cette photo ne figure pas dans la traduction française.

* En 1975 les trois alpinistes polonais disparaissent pendant la descente du Broad Peak Central (première ascension). Dans Freedom Climbers leur nombre est porté à cinq.

* Quelques grands alpinistes sont présentés injustement comme des outsiders du milieu montagnard (Chrobak, Heinrich, Mroz). Ce passage fut considéré par les Polonais comme le dérapage majeur du livre. En effet il provient de la mauvaise interprétation d'un article (non publié à l'époque) de Ludwik Wilczynski, L'erreur a été corrigée dans la deuxième édition. Chrobak, Heinrich et Mroz sont retirés de la liste des outsiders. Les autres y restent faisant office de marginaux. Il s'agit des jeunes et brillants grimpeurs, mal considérés par certains clans polonais à cause de leurs addictions à l'alcool et à certains produits illicites.

* Dans les Libres comme l'air j'ai appris dans un fou rire que « Jurek » était le surnom de Jerzy Kukuczka. En réalité c'est le diminutif de son prénom.

* On apprend également que les alpinistes polonais circulaient dans les Tatras avec, en quelque sort, le permis de grimper. Ce « permis » est considéré dans l'ouvrage comme une des limitations de la liberté. La Fédération polonaise d'alpinisme avait ses règles strictes de sécurité. Aux membres des clubs alpins polonais, on attribuait un niveau (échelon) selon les compétences techniques. Ce système est comparable avec celui de la Fédération Française de plongée sous-marine (FFESSM). Ce n'étaient que des prérogatives qui servaient également à l'organisme polonais d'alpinisme comme « assurance » pour limiter sa responsabilité dans le cas d'un accident. Par ailleurs la FFESSM n'a jamais été accusée d'avoir limité la liberté de ses plongeurs. J'ajoute que ce « permis » était un document indispensable pour pouvoir circuler librement hors des sentiers balisés (exception uniquement accordée pour les alpinistes) dans les Tatras (polonais et slovaques), considérés comme un Parc National, dans le sens le plus strict du terme.

* Un autre fait : Dans Freedom Climbers, l'auteur affirme que l'escalade solitaire était strictement interdite en Pologne. C'est faux car, selon Jan Kielkowski, aucun texte n'existait à ce sujet. Cette discipline n'avait pas probablement beaucoup d'enthousiastes parmi les dirigeants de la fédération polonaise d'alpinisme mais Zbigniew Czyzewski, Voytek Kurtyka et bien d'autres ont pratiqué le solo dans les Tatras sans jamais d'être exclus de leurs clubs.

* J'appris avec stupéfaction que Andrzej Zawada était privé de passeport pendant un certain temps à cause d'une entreprise d'envergure qu'il dirigea en 1959 : la première hivernale de la Grande Traversée des Tatras. C'est totalement faux. Il est exact que Zawada fut privé de passeport, mais à cause de sa participation dans la contrebande de littérature interdite en Pologne en provenance de Paris. Dans cette affaire, participait également Andrzej Mroz, contraint à se réfugier en France à la suite de la dénonciation d'une « taupe » de la police secrète.

Interprétation de l'histoire récente de Pologne

L'auteur de Freedom Climbers écrivit qu'après l'invasion de l'Union Soviétique par les nazis, les Russes ont demandé de l'aide aux Polonais ! C'est un mensonge énorme et facilement vérifiable. Les Russes n'ont rien demandé aux Polonais, mais ils ont créé, durant 1943, sur leur territoire, une armée polonaise, avec l'aide des communistes polonais qui se sont réfugiés chez eux pendant la guerre. Ceci devait servir à leur propagande pendant l'avancée de l'Armée Rouge en direction de Berlin, à travers de la Pologne et provoquer par ce fait la sympathie de la population envers les libérateurs, découverts rapidement comme les envahisseurs.

Image de la Pologne

En décrivant le parcours de Wanda Rutkiewicz, Bernadette McDonald accentue l'ambiance orwellienne qui régnait en Pologne après 1945. Dans le Prologue l'auteur donne ses quelques impressions sur le même pays après la chute du mur de Berlin. Ce n'est guère mieux. L'hiver est glacial, les rues désertes et non éclairées. Sur le Web les Polonais invitèrent Bernadette McDonald à visiter leur pays plutôt en été ! Dans l'ouvrage en question, le lecteur apprend que les alpinistes polonais boivent pendant les réunions des clubs alpins en pleurant leurs morts de l'Himalaya. L'ambiance est désespérée et triste comme pendant un repas d'enterrement. En une phrase : misère, désespoir, alcool et l'himalayisme. Dans le livre de Bernadette McDonald, il ne manque que les ours polaires qui courent les rues... et la fameuse expression : « soul comme un polonais. » Son récit ne donne pas envie d'y aller pour grimper !

Le décor de Freedom Climbers est bien prémédité car il joue sur les sentiments des lecteurs en leur racontant les misères des autres. Alors, attendris, les lecteurs auront atteint l'état de catharsis, comme après la lecture d'une tragédie grecque. Ils ressentiront la sympathie envers ces Polonais, pauvres, persécutés mais ô combien courageux.

Si ce n'était certainement pas la joie durant cette période en Pologne, ce n'était rien en fin de compte en comparaison avec les Russes, les Roumains ou les Allemands de l'Est. Car la Pologne était, comme l'a dit Antoni Janik, ex-président de la fédération polonaise (homme de gauche par conviction), « la baraque la plus joyeuse du camp socialiste. » Malgré plusieurs restrictions du système comme l'interdiction de traverser la frontière naturelle dans les Tatras, les alpinistes polonais avaient su pris prendre le taureau par les cornes et avaient trouvé une parade : ils traversaient simplement cette frontière en fraude, appelé par les autorités « la frontière de l'amitié. » Cette activité était devenue un jeu au chat et à la souris et même presque un sport national. Par ailleurs, cette infraction au système n'était punie que par une amende pécuniaire.
Un autre exemple de cette baraque joyeuse : Sur les Rysy (le plus haut sommet de Pologne) les socialistes ont érigé une plaque commémorative consacrée à Lénine. Les soldats étaient souvent mobilisés pour la nettoyer à fond car elle était souvent invisible, couverte par des excréments, laissés, certainement en hommage par les touristes polonais et tchécoslovaques.

Les Polonais savaient que le régime rouge était en place et qu'ils ne pouvaient rien changer. Ils avaient décidé « de faire avec. » Dans cette action participaient quelques présidents de la fédération polonaise d'alpinisme, dont certains communistes de conviction, qui ont utilisé leurs contacts avec les autorités pour avancer et promouvoir l'alpinisme polonais. C'est grâce à Antoni Janik et Czeslaw Bajer que les fonctionnaires de Varsovie ont avalé l'hameçon de l'himalayisme. Ils ont décidé alors de sponsoriser les expéditions. La suite ne fut que l'oeuvre machiavélique et ingénieuse de Kurczab et de Zawada ainsi que d'autres leaders moins connus.

Milieu montagnard

Dans Freedom Climbers l'auteure présente une fausse vision, du milieu montagnard polonais. Malheureusement Bernadette McDonald ne communique pas ses sources, contrairement aux autres sujets traités dans son livre. On a l'impression d'être de nouveau dans l'univers orwellien. Les grimpeurs sont étroitement surveillés par la police sécrète, ils subissent les fouilles et les interrogatoires. La plupart des présidents des clubs alpins collabore avec la police politique. Bien évidemment, presque tous les alpinistes sont des confidents des mêmes services... Après les voyages à l'étranger les chefs d'expéditions établissaient des rapports pour les autorités.

Pendant un entretien téléphonique, Jozef Nyka raconte : « Les propos de Bernadette McDonald sont des généralités suspectes. Je ne connais que deux cas de collaboration. Je me souviens du « cas » d'Andrzej Paczkowski, le président de notre fédération, le meilleur. Pendant nos passages de la frontière polonaise avec la RDA, Andrzej était systématiquement fouillé et mis à poil car les douaniers voulaient trouver à tout prix une preuve le compromettant. »

Dans un courriel, Bogdan Jankowski (ex président du Club Alpin de Wroclaw) écrivit : « Les autorités ont certainement essayé de mobiliser quelques alpinistes successibles de collaborer. Ils sont venus me voir : je les ai invités à venir assister à nos réunions du club. Ils ne sont venus qu'une fois ! (...) Bernadette raconte les faits comme on les lui a racontés. Pour être sûr du nombre d'informateurs parmi les alpinistes, il aurait fallu consulter les archives de l'IPN (Institut de la Mémoire Nationale).

Leçons et théories d'alpinisme dans les Tatras

Le livre de Bernadette McDonald contient plusieurs passages étonnants qui concernent les techniques d'escalade.
Dans un des chapitres, j'ai appris que la progression « corde tendue » (le second de cordée avance de quelques mètres pour permettre au premier de cordée d'arriver au relais) est une technique exclusivement slave, utilisée et maitrisée par des Polonais et Slovènes ! (propos empruntés à Carlos Carsolio).

J'ai appris également que l'installation d'un relais sert en principe à sécuriser le second de cordée (chapitre : Triplé sur l'Everest).
Mais ce n'est pas tout. J'ai appris que les qualités principales pour réussir un itinéraire en hiver sont le sens de l'orientation dans la paroi et l'art d'organiser un bivouac. L'auteure consacre un paragraphe entier à cet art de bivouaquer. Elle raconte que les alpinistes polonais ont même organisé des compétitions de bivouac. Il est probable que cela ait existé, mais selon Jan Kielkowski (historien d'alpinisme polonais), ces compétitions n'étaient qu'un jeu et un amusement.

Voilà un passage qui mérite d'être cité presque dans son intégralité : « De ces mains couvertes d'épaisses moufles, un alpiniste en hiver dans les Tatras commence à dégager la neige poudreuse légère pour trouver une faille dans le rocher, peut-être une saillie pour y placer un pied chaussé de crampons. Puis il s'étend et balance l'un de ces piolets ? Tchac ! Il s'ancre dans une fissure étroite entre le rocher et la terre gelée. Un balancement de l'autre piolet, mais celui-là rebondit sur le rocher caché par un peu de poudreuse (...) Bandant les muscles de ses jambes pour gagner au maximum en hauteur, il répète ces mouvements encore et encore, avançant petit à petit sur la paroi couverte de neige. (...) C'est l'escalade hivernale dans les Tatras, un jeu idéal pour s'accoutumer aux ascensions hivernales sur les plus hautes montagnes du monde. »
Voilà une leçon magistrale d'alpinisme hivernal selon la recette canadienne. Bernadette McDonald considère l'alpinisme hivernal dans les Tatras uniquement comme le polygone d'entrainement pour l'himalayisme. Ayant pratiqué cette discipline, je dois mettre quelques points sur les « i. ».
L'Alpinisme hivernal polonais naît pour une simple raison : dans les Tatras, vu leur basse altitude (2660 m au maximum) la neige et la glace ne tiennent sur les parois qu'en hiver. Les alpinistes occidentaux qui croient y trouver des goulottes pendant la saison estivale se trompent. Alors, pour avoir des conditions similaires à celles rencontrées dans les Alpes, les Polonais se lancèrent dans l'alpinisme hivernal. Plus tard, ils exportent leur expérience dans les autres montagnes d'Europe (premières hivernales de Bonatti-Gobbi au Grand Pilier d'Angle, Directissime française au Trolweggen et Harlin-Robbins aux Drus).

La deuxième raison de la popularité de cette discipline, c'est la concurrence au sein de l'élite polonaise de l'alpinisme. Car les places pour les voyages d'entrainement dans les Alpes ou les Dolomites (financés partiellement par les clubs) étaient chères. Pour y être qualifié, il fallait une liste des courses conséquente. Ce qui comptait, c'étaient les itinéraires nouveaux et les premières (les deuxièmes, voir les troisièmes hivernales) des voies extrêmes.

Organisation des expéditions himalayennes et le système D.

Selon l'auteure du livre la contrebande polonaise en Afghanistan, au Pakistan et au Népal, était la condition « sine quoi non » de l'expansion polonaise. Je ne le nie pas : cela existait pour arrondir les budgets des expéditions, financées généralement par le gouvernement polonais et les rares mécènes privés à l'étranger mais également par des alpinistes occidentaux invités au voyage.

Mais cette contrebande n'était pas une généralité. Voytek Kurtyka est présenté comme l'inventeur de ce buisines lucratif et le plus grand trafiquant polonais en Asie. La contrebande polonaise est considérée par l'auteure comme l'avant-garde de l'économie de marché en Pologne et une victoire sur le système socialiste(.) Curieusement Bernadette McDonald ne parle pas d'un autre aspect de ce trafic, devenu un moyen d'enrichissement personnel pour plusieurs alpinistes.



Par ailleurs Bernadette McDonald suggère que les travaux acrobatiques en Pologne étaient inventés dans l'époque d'expansion de Kukuczka. C'est totalement faux. Ces travaux datent, au moins, de 1974.

Leçons de la liberté

Comme je l'ai dit auparavant, l'idée des himalayistes polonais qui s'échappèrent de l'oppression socialiste pour... retrouver leur liberté est une hypothèse irrecevable.

L'auteure maintient l'amalgame entre la liberté dans le sens politique et celle qu'on ressent en montagne. Certaines phrases du livre ressemblent étrangement aux fameuses paroles de T.S. Eliot « Dans les montagnes, c'est là qu'on se sent libre. » Est-ce une inspiration non avouée de l'auteur ?

« Ils ne se sont pas laissé enfermer dans leur propre pays. Voici l'histoire de leur voyage extraordinaire par l'alpinisme vers la liberté. » - écrivit Bernadette McDonald. Je veux bien prendre cette thèse pour une métaphore. Mais « vers la liberté » signifie une action pour ou contre quelque chose. Comme le régime politique, par exemple.

La Montagne est et a toujours été une espace de liberté. Chaque alpiniste y définit son envergure et sa signification. On peut considérer l'alpinisme plutôt comme une illusion de fuite qui concerne autant un alpiniste polonais des villes tristes et sombres qu'un habitant d'un HLM français (mangeant son poulet aux hormones), condamnés tous les deux à l'univers quotidien et qui s'échappent durant un WE vers un espace de liberté, représenté par la Montagne, Bleau et d'autres lieux d'escalade.

Plusieurs alpinistes polonais trouvent cette idée de fuite farfelue. Ludwik Wilczynski écrivit : « Fuite vers les montagnes c'est de l'escapisme, moralement suspect. »

Dans le Prologue, Bernadette McDonald écrivit qu'après ses rencontres chaleureuses avec les Polonais, elle se forcera d'approfondir l'histoire de leur pays. Avant qu'elle ne le fasse, je suis prêt à lui dispenser quelques leçons de l'histoire de mon pays qui démolissent la théorie de fuite de l'oppression socialiste.

1. Les Polonais se sont toujours battus pour la liberté. Mais avec les armes, pas avec les piolets. Depuis 1772, la Pologne disparait des cartes du monde (le premier partage du pays ). Les Polonais ne peuvent se battre à l'intérieur de leur pays. Dans la guerre d'indépendance des États Unis participaient, entre autres, deux grands patriotes polonais : Tadeusz Kosciuszko et Kazimierz Pulaski. Ce dernier est mort au combat et en 2009 il fut déclaré le neuvième citoyen d'honneur des EU. Plusieurs endroits géographiques en Amérique portent aujourd'hui les noms de ces deux Polonais, qui n'ont pas traversé l'Atlantique pour grimper dans les Rocheuses ni en Alaska.

2. Pendant la deuxième guerre mondiale, après la capitulation du pays les soldats polonais fuient massivement leur territoire via la Hongrie et la France vers Angleterre pour combattre dans la Royal Air Force. Les autres combattent au Monte Cassino, en Norvège ou en Afrique. Eux aussi ne sont pas partis pour faire de l'escalade.

3. Avant de s'attaquer aux plus hauts sommets du globe les alpinistes polonais s'entraînent d'abord dans l'Hindou Kouch, mais aussi au Caucase et au Pamir. Ces deux massifs se trouvaient bien sur les territoires de l'ex - Union soviétique. Les alpinistes polonais, assoiffés de la liberté s'échappèrent alors d'abord dans... le pays des Soviets ! Certainement pour y retrouver la liberté made in l'URSS ! Curieusement dans le livre de Bernadette McDonald, les montagnes de l'Union soviétique n'ont jamais été assimilées à l'idée de la fuite pour la liberté !

4. Dans sa préface pour la version française, Doug Scott écrivit : « Ce livre nous offre l'histoire définitive de l'alpinisme polonais. » Mais, malheureusement la copie de Bernadette McDonald est incomplète. Elle a sauté quelques étapes...C'est comme si on parlait du nucléaire en ayant oublié Marie Curie, Einstein et Oppenheimer.

L'époque d'or de l'alpinisme polonais commence selon l'auteur canadien avec la conquête de Kunyang Chish en 1971. Elle parle brièvement de l'expédition de Nanda Devi East de 1939 et de l'ascension de Malczewski au Mont Blanc. Puis le vide surgit. Les autres premières ascensions notables sont oubliées par Bernadette McDonald et ses collaborateurs.

Effectivement en 1818 le poète polonais Antoni Malczewski a effectué la huitième ascension du Mont Blanc (avec Jacques Balmat et 5 autres guides) puis la première ascension du sommet nord (3795 mètres) de l'Aiguille du Midi.

En 1840, le géologue polonais Pawel Edmund Strzelecki gravit le point culminant de l'Australie, qu'il nomma Mont Kosciuszko en honneur d'un héros polonais dont j'ai parlé précédemment.

En 1934 durant la Première Expédition Polonaise dans les Andes, Adam Karpinski et Wiktor Ostrowski effectuent la première ascension de Mercedario (6720 mètres.) Peu après Stefan Daszynski, Konstanty Narkiewicz-Jodko, Stefan Osiecki et Wiktor Ostrowski inaugurent un nouvel itinéraire sur Aconcagua (6962 mètres) appelé depuis La Ruta de los Polaco. Le glacier qui emprunte les ascensionnistes est appelé par les Argentins le Glacier des Polonais. En 1934 les alpinistes de Varsovie échouèrent pendant la tentative de la première ascension du sommet N. Nommé, plus tard, par les autorités locales Pico Polaco (6050 mètres) en hommage à la contribution polonaise dans l'exploration des Andes.
En 1937, la deuxième Expédition Polonaise dans les Andes traverse l'Atlantique. Jan Alfred Szczepanski et Justyn Wojsznis gravissent le Nevado Ojos del Salado (6893) mètres) puis Stefan Osiecki et Jan Alfred Szczepanski effectuent la première ascension de Monte Pissis (6792 mètres). Cette expédition s'achève après la première ascension de Nevado Tres Cruces Central (6629 mètres) par Stefan Osiecki et Witold Henryk Paryski.
En 1939, les alpinistes polonais (Jakub Bujak et Janusz Klarner) ont effectué la première ascension de la Nanda Devi East (7434) mètres, au sein d'une petite expédition de quatre personnes ! Peu après, pendant la tentative d'ascension de Trisuli (7074 mètres) Stefan Bernadzikiewicz et Adam Karpinski disparaissent.

Entre 1934 et 1938, hormis des Andes, les alpinistes polonais explorent également le Haut Atlas, le Spitsberg, le Caucase, le Ruwenzori, et le Groenland.

Je tiens à souligner que les ascensions du XIXème siècle (Malczewski et Strzelecki) étaient effectuées alors que la Pologne était partagée et n'existait pas sur les cartes du monde. Les autres ascensions eurent lieu bien avant 1945, alors que le socialisme n'existait pas encore en Pologne(.) Que fuyaient alors les alpinistes polonais durant ces deux époques ?

Les pays de l'Europe Centrale ont été condamnés de force à la cohabitation avec les Soviets pour quarante-six ans. Il ne faut pas oublier que cette peine avait été prononcée et infligée avec la bénédiction des occidentaux qui ont littéralement vendu la Pologne à Staline lors des accords de Yalta. Cet acte est considéré par les Polonais comme une haute trahison des alliés (une étrange récompense pour les soldats polonais qui ont combattu sur tous les fronts pendant la deuxième guerre mondiale) et le quatrième partage du pays. L'occident n'a rien fait, sauf de la simple propagande anticommuniste, pour interrompre ce désastre, comme, d'ailleurs, il n'avait rien fait contre l'Allemagne nazi en 1939 (les accords de Munich). Il est possible alors que certains occidentaux aient une certaine culpabilité envers les Polonais qui se sont libérés seuls de la domination des Soviets, considérés par les historiens du monde libre comme des criminels, au même titre que les dirigeants nazis, ouvrant ainsi la voie aux autres pays de l'Europe Centrale.

Je suis persuadé que les Polonais n'ont pas besoin de leçons de liberté, associées à l'alpinisme ou non. La pratique de l'escalade est une forme de liberté en elle-même. Ce n'est donc ni l'alpinisme, ni l'himalayisme qui ont permis aux Polonais de retrouver la liberté.

Raisons de la réussite polonaise

Dans Freedom Climbers Bernadette McDonald s'interroge : comment et pourquoi, dans les conditions de l'oppression permanente, les Polonais sont-ils devenus les champions du monde de l'himalayisme ? L'auteur du livre explore plusieurs pistes. Tout d'abord, elle assimile les Polonais aux peuples de la plaine, un peuple complexé qui voulait se prouver quelque chose.

Puis un miracle arrive : Berndatte McDonald dévoile enfin le secret de la réussite polonaise dans l'Himalaya. Pour cela elle utilise l'antisèche empruntée à Voytek Kurtyka-philosophe, dont les théories sont évoquées à plusieurs reprises dans l'ouvrage. L'auteur exploite l'histoire et la martyrologie de la Pologne, pays vivant depuis des siècles entre « le marteau et l'enclume. » Il souligne également le messianisme polonais, prôné par le grand poète romantique Adam Mickiewicz (La Pologne ? le Christ des nations). Les alpinistes polonais sont résistants en montagne grâce à leur passé. Ils ont subi les atrocités de plusieurs guerres. Ils sont habitués à la misère et l'oppression de leurs ennemis séculaires (Allemagne et la Russie.) Selon Bernadette McDonald, seuls les Polonais sont capables de subir les conditions hivernales en haute montagne. Pour eux l'échec n'est pas envisageable. Mieux vaut mourir que perdre. Cette résistance s'appelle « l'art de la souffrance, » inventé selon Kurtyka par Zawada, qui après la première ascension hivernale de Noshaq lançait le nouveau défi : la conquête hivernale de l'Himalaya.

Il semblerait que Bernadette McDonald ait oublié les motivations majeures de chaque alpiniste : la passion, l'attirance et l'inassouvissement par l'univers magique de la montagne. Bernadette McDonald oublie également un autre aspect de la poussée polonaise : l'envie de prolongement de l'histoire de l'alpinisme polonais d'avant 1945. Il semblerait qu'elle a également oublié un autre aspect de la « poussée polonaise », celui de starting box. Pendant des années de la fermeture des frontières, les grimpeurs polonais s'entrainaient intensivement dans les Tatras. Ils étaient prêts et attendaient le signal. Après 1956 une éclosion s'est produite spontanément. Tout d'abord dans les Alpes, au Pamir, dans l'Hindou Kouch, puis en Karakorum et enfin dans l'Himalaya.

Bernadette McDonald assimile les Polonais aux peuples de la plaine. Pour comprendre leur motivation dans la conquête des montagnes je propose la réflexion sur un proverbe chinois : Pourquoi l'homme de la plaine va-t-il en montagne. Pour contempler la plaine d'en haut.
Depuis exactement deux siècles, les Polonais sont présents dans les montagnes du monde. Ils ont affirmé leur âme d'explorateurs, au même titre que les autres nations. Certainement la plupart de leurs résultats se sont produits pendant l'existence du bloc socialiste. C'est un fait historique.

Dans l'épilogue, Bernadette McDonald parle de l'hécatombe de l'élite polonaise en Himalaya. Elle s'interroge : « s'il n'y avait pas un désir sous-jacent d'anéantissement au sein de cette génération ? ». C'est ridicule et insultant pour la mémoire de ces alpinistes charismatiques. Jurek Kukuczka écrivit : « Je n'ai jamais accepté de rentrer au camp de base sans rien. » Difficile de croire dans les idées suicidaires chez les himalayistes polonais, pour la plupart de bons vivants.

Selon l'auteur canadien, la réussite polonaise en Himalaya était le résultat d'une « combinaison spécifiquement polonaise de l'ambition, de l'économie, de la politique, de l'histoire et de la tradition. »

Dans ses divagations au sujet de la suprématie polonaise dans l'Himalaya, Bernadette McDonald va plus loin. « L'adversité produit les meilleurs alpinistes. » - écrivit-elle. Doug Scott, reprend également ce refrain dans sa préface. Ceux qui croient dans cette théorie doivent admettre qu'à l'Ouest l'alpinisme de haut niveau n'a jamais existé ! Je n'ose pas imaginer ce que diraient les grands alpinistes anglais, américains et français en écoutant cette philosophie farfelue.

Dans son apologie des alpinistes polonais (chapitre : Forgés en acier) Bernadette McDonald utilise tous les moyens du bord. Elle utilise de façon sous-jacente les propos de Carlos Carsolio qui a souvent grimpé avec les alpinistes polonais. Il en résulte que les Polonais étaient endurcis par les conditions de leur vie quotidienne. En comparaison, les alpinistes occidentaux n'étaient que des gamins dorlotés, ou presque. Un autre passage de ce chapitre parle de la gestion de l'échec en Himalaya. Si les Français échouaient, ils buvaient et rigolaient une fois le camp de base atteint. Les Polonais buvaient aussi leur alcool plus fort mais ils pleuraient. C'est très sympathique pour les Français !

Dans le même chapitre, j'ai appris avec stupéfaction que les Autrichiens et les Allemands étaient très forts, mais uniquement après la deuxième guerre mondiale(.) Visiblement les premières ascensions et les tentatives notables sur l'Eiger ont été l'oeuvre d'extraterrestres.

La dernière remarque concerne l'avenir de l'himalayisme polonais. Voytek Kurtyka a exprimé, à plusieurs reprises, son pessimisme à ce sujet. « Je m'inquiète pour cette nation » [polonaise] - écrivit-il dans The Polish Syndrome. Bernadette McDonald reprend son point de vue. On apprend avec stupéfaction que depuis le passage à l'économie de marché, les Polonais ont perdu leurs motivations et leurs activités se concentrent uniquement sur les murs d'escalades et les parois alpines.

Il semblerait que quelques tendances modernes ont échappé à l'auteure canadienne. Les expéditions lourdes n'intéressent pratiquement personne aujourd'hui. Il suffit de suivre les résultats des Piolets d'or dont les lauréats sont uniquement auteurs de brillantes ascensions en style alpin.

Les Polonais ont vraiment perdu leurs motivations pour Himalaya ? Je ne le crois pas. La récente tentative hivernale sur le K2 en janvier 2018 en est un exemple emblématique.

Les voix des seniors de l'alpinisme polonais

Jozef Nyka écrivit sur sa page internet, La voix du senior , ses impressions après la lecture du livre de Bernadette McDonald. Avec une certaine dose d'amertume et son ironie habituelle. Son texte est intitulé : Ainsi de telle façon nous voit-on à l'Ouest.

Son texte est inquiétant. Il parle d'un écrivain allemand peu connu (Ulrich Remanofsky) qui préparait un ouvrage concernant l'histoire de l'alpinisme polonais en disposant de rares moyens du bord. Les moyens qu'il considère comme vérité vraie.

« J'ai reçu deux chapitres d'un livre en chantier d'un auteur allemand vivant en France. Il ne connait pas le polonais et se réfère uniquement aux ouvrages de Gertrude Reinisch (Caravane des rêves) et de Bernadette McDonald (Freedom Climbers) Je lui « ai expliqué que ses sources sont loin d'être fiables. » (...). « J'apprends avec la stupéfaction ? continue Nyka - que dans l'époque d'or de notre alpinisme la seule motivation des alpinistes polonais était réduite à fuir le régime oppressant. C'est grâce à la misère et la pénurie qui régnait dans les pays de l'Europe Centrale que les alpinistes polonais pouvaient persévérèrent dans la conquête des cimes himalayennes. (...) les alpinistes polonais partaient en montagne non pas parce que les montagnes existaient mais à cause de la soif de la liberté. » (...)

C'est de cette façon que l'Ouest nous regarde et comprend ainsi la vérité de nos succès. Selon cette vision de Berndatte McDonald le socialisme a donné, en quelque sorte, les ailes aux alpinistes polonais. Sans le socialisme, on n'aurait jamais eu ascensions sur le Kangchenjunga Sud et Central, ni sur l'Everest en hiver. Si le bonheur occidental avait régné en Pologne, les jeunes vivants dans les appartements chauffés correctement, comme en France, jamais ils n'auraient eu le courage pour affronter les tempêtes hivernales de l'Himalaya ou de Karakorum. »

Mais il y a une autre voix d'outre Atlantique qui s'indigne de cette vision de l'écrivaine canadienne. Jan Mostowski (1928 ? 2012), alpiniste polonais expatrié aux États-Unis (première tentative de la Directissime de l'Eiger sur les traces de Mehringer-Sedlmayr en 1962, et la deuxième ascension de Noshaq en 1960) écrivit à Nyka : « Par le livre de Bernadette McDonald j'appris, avec mon grand étonnement, qu'en 1960 j'ai grimpé en Afghanistan non pas par un besoin d'assouvissement de la pratique alpine mais pour des raisons politiques. »

Les alpinistes de ma génération expriment des opinions semblables. Kazimierz Borkowski, alpiniste et astronome polonais, vivant actuellement en Caroline du Nord, m'écrivit : « Ce livre est écrit par quelqu'un d'une autre planète. J'étais contraint de rester aux Etats-Unis pendant l'état de guerre instauré par général Jaruzelski. Les journalistes américains écrivaient à l'époque des histoires invraisemblables au sujet de la Pologne. Bernadette McDonald fait de même dans son livre. Je me rappelle bien de nos escalades hivernales. Pendant les bivouacs nous parlions de la poésie, de l'univers. En ce qui concerne la politique : nos racontâmes des blagues drôles. »

Mot de la fin

Freedom Climbers n'est pas un ouvrage typique de l'histoire alpinisme. Les parties biographiques concernant les personnages principaux y sont mélangées avec des récits d'ascensions himalayennes et certains chapitres de l'histoire générale de la Pologne. Pour moi, ce mélange est le défaut principal du livre.

Selon Ludwik Wilczynski, ce n'est qu'un reportage historique. Il est considéré comme tel par l'Institut d'Adam Mickiewicz à Varsovie qui a acquis les droits d'auteur pour la traduction polonaise de l'ouvrage.

Certains journalistes polonais Beata Slama considèrent Freedom Climbers comme un ouvrage assimilé à la graphomanie. Wilczynski prend la défense de l'auteure canadienne : « L'accusation de graphomanie tiendrait la route si Bernadette McDonald avait prétendu avoir écrit une oeuvre littéraire aux prétentions artistiques. »

Je considère ce livre un peu lourd à lire. Déjà le choix du terme : « Prologue » au lieu d'introduction est un peu prétentieux : on se croirait dans une tragédie grecque écrite par un plumitif contemporain. Je me demande pourquoi l'auteure canadienne n'a pas remplacé les chapitres par des chants, à la manière d'Odyssée ?

Personnellement je trouve son ouvrage trop chargée, car chaque chapitre est précédé, pour rendre le récit plus érudit sans doute, d'une, parfois de deux citations, ayant souvent peu de rapport avec le sujet. C'est prétentieux, lourd et grotesque pour un récit « historique. » Les autres citations fleurissent dans le texte et servent probablement à l'auteure de bouée de secours (ou d'une béquille en location chez le pharmacien du coin) dans le cas d'un développement superflu de son argumentation. La citation de Kandinsky, utilisée par Bernadette McDonald est une perle rarissime : « Le rouge a une touche d'intériorité avec une intensité puissante et déterminée. Il brille de lui-même, mature, et ne répand pas sa vigueur sans but. Wanda, Voytek, Jurek. »

Dans les Remerciements Bernadette McDonald énumère ses nombreux collaborateurs. Parfois je me demande : qui a rédigé Freedom Climbers ? Les équipes de Banff ? Un écrivain doit être autonome. C'est aussi la déontologie de l'écriture dont j'ai parlé précédemment. Parfois la grande improvisation à plusieurs mains donne des résultats néfastes.

Malgré ses plusieurs défauts Freedom Climbers a été reçu en Pologne comme étant la vulgarisation de l'alpinisme polonais. Certains journalistes comme Monika Rogozinska, proches de l'éditeur polonais (Gazeta wyborcza) disent qu'en voyant le service rendu à la Pologne il faut recevoir cet ouvrage avec sagesse et bienveillance.

Dernière remarque : Bernadette McDonald évoque souvent dans son livre l'univers orwellien. Mais d'une certaine manière, et peut être inconsciemment, elle perpétue le procédé décrit dans 1984 : réécriture falsifiée de l'histoire.

Préface de Doug Scott pour Libres comme l'air

Selon Borges « Une préface, quand elle est réussie, n'est pas une manière de toast ; c'est une forme latérale de la critique... » On ne peut pas en dire d'autant en lisant le texte de l'alpiniste britannique.

L'éditeur (ou traducteur) de la version française du livre avait-il vraiment besoin de cette préface ? Doutait-il en la valeur de Freedom Climbers ? Personnellement je la considère comme une béquille inutile car elle n'apporte rien à lecture de l'ouvrage. Doug Scott ne répète dans son texte que les principaux faits évoqués par l'auteure. L'illustre alpiniste insiste pour souligner l'importance du phénomène de l'alpinisme polonais, indissociable, selon lui, de l'histoire de la Pologne. Tout en utilisant l'antisèche, comme Bernadette McDonald, du célèbre alpiniste polonais. Ainsi les stéréotypes comme « entre le marteau et enclume » resurgissent.

Si on y ajoute le fait que Jean-Paul II, élu pape le jour même de l'ascension de l'Everest par Wanda Rutkiewicz n'est pas l'oeuvre du hasard (une question de Scott) l'himalayisme polonais doit certainement son succès à la providence divine.

Doug Scott écrivit que le livre de McDonald est « une histoire définitive d'himalayisme polonais. » L'histoire peut-elle être définitive ? Par ailleurs : les propos de Scott sont en contradiction avec les dires de l'auteure qui dans les Remerciements affirme que son livre n'est pas l'histoire exhaustive de l'alpinisme polonais... Cela manque un peu du sérieux.

En conclusion de sa préface, Doug Scott écrivit : « La bataille que livrèrent les alpinistes polonais contre une situation politique et économique désastreuse, une bataille qu'ils gagnèrent en donnant le meilleur d'eux-mêmes. » Il faudrait demander la réponse à Jerzy Kukuczka, Wanda Rutkiewicz et Andrzej Zawada. Les quelques survivants de l'époque d'or polonaise n'en ont jamais parlé. Visiblement ils sont habitués à la langue de bois.

 



Article proposé par Piotr PACKOWSKI
Mis en ligne le mardi 30 octobre 2018 à 16:52:24

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