Le Yosemite du monde moderne

 

Je me reveille quand l’avion se pose sur le bitume de l’aéroport de San Francisco.

La Californie, terre de légende et d’aventure, terre de la naissance de tellement de nouveautés qu’on a tendance à croire que le monde entier est né ici, puis a émigré ailleurs, ça c’est l’Amérique avec ses américains. Ca commence mal pour moi dans le pays des merveilles légendaires. Au passage des douanes avec mon passeport plein de visas divers et variés, je passe tout de suite pour un terroriste… Bien sur avec mon sac de hissage rempli de soixante kilos de friends, cooperheads, pitons, et autres ferrailles suspectes, qui puis-je être si ce n’est un ex-communiste recyclé dans le terrorisme : « oui, je suis un terroriste des parois, terroriste des cotations, accroché à un fil de soie ». J’aurai mieux fait de me taire, cela m’a pris des heures pour enfin pouvoir respirer l’air libre de la plus fermees des démocraties libres ! Je ne suis pas revenu aux Etats Unis depuis que j’ai quitté Los Angeles, ou j’ai vécu une petite année mouvementée. L.A. que j’ai fui en courant, fui la démocratie suprême au même titre que j’ai fui le communisme quelques années auparavant pour finalement arriver au pays de « liberté, égalité, fraternité ! Je suis revenu uniquement pour le Yosémite, le dit berceau de l’escalade moderne et le dit berceau de l’escalade artificielle moderne de haut niveau, mais aussi berceau d’une mentalité plusque discutable. Quelques années en arrière, en discutant avec des stars américaines des big walls, ils étaient étonnés d’entendre dire qu’on peut faire de l’artif dur sans pour autant avoir grimpé au Yosémite : la question qui tue «  mais alors ou peut on apprendre à faire de l’artif ». C’est dans la tempête patagonnienne que j’ai décidé d’aller faire un tour de punition au Yosémite. Mon coéquipier, originaire d’un tout petit pays plat, avec une énorme expérience des big walls américains et autres est d’accord pour éviter le voyage classique de tous ceux qui grimpent aux US. On ne fera ni le Nose ni le Shield, ou le Pacifique. Objectif : répéter des voies jamais reprises, ou très peu. Les trois jours passés à San Francisco me réconforte dans mon idée, je suis bien à Prélenfrey au pied de mon Gerbier personnel. Arrivé dans « The Valley », comme disent les locaux, j’ai soudain l’impression d’être parachuté dans une sorte de Disney World géant ou des milliers de touristes se croisent et d’entrecroisent, tantôt avec un hamburger à la main, tantôt avec les horaires des bus touristiques, qui avec la participation d’un guide vous emmènent sous le très célèbre El Capitan pour vous montrer ces « crazy climbers » qui défient toute logique dans ces parois lisses et truffées de dangers mortels et inévitables. Sur la bordure de la route, un énorme ours noir en plastique me rappelle encore que le Yos n’est rien d’autre qu’un vaste parc d’attraction dans lequel les grimpeurs ont le même rôle que ce faux ours : figurants ayant vocation d’amuser la populace touristique, qui vient faire son pèlerinage de santé en ce dimanche, en mangeant leur hamburger dégoulinant. Rien de mieux pour faire une dépression de longue durée que de mettre sa tente dans le légendaire Camp 4 … Quand on lit le récit, assez mégalo par ailleurs, de Roper, on s’imagine tout de ce camping, sauf la vérité ! Camp 4 ressemble à une énorme poubelle poussiérieuse, bourrée de grimpeurs mal lavés et puants, qui s’efforce de décoller du sol au pied du « Midnight Lighting » le boulder le plus légendaire de la Valley. Camp 4, une place immonde, pour les grimpeurs justes tolérés dans cette vallée, ce même Camp 4 qui a été proclamé officiellement « monument historique des US » au même titre que les champs de bataille de Verdun en Europe …

Autre lieu … autre culture !

Quand est ce que l’on grimpe bordel ! demandais-je impatiemment à mon coéquipier, excédé par ce brouhaha de cris, de rires et autres bruits, des V12 Chevrolets, à 12 places. Il fait 40 degrés au soleil, et les places restantes sur El Cap sont limitées. Il y a des voies où il y a déjà 8 cordées, et 6 autres bivouac au pied, en attendant d’attaquer l’itinéraire de leur rêve. Là où il reste des places, c’est peut être pour deux raisons, ou il n’y a pas de voie du tout, ou alors la voie qui s’y trouve possède une carte d’identité codée uniquement avec des signes de type A4 ou A5, signes légendaires et mythiques de la vallée. Il y a aussi des voies qui, selon une nouvelle mode de Yosémite, ne sont plus codées par aucun signe. Il paraît que c’est tellement dur que ce n’est plus codable, dixit les Américains. C’est justement cela que je veux faire, des longueurs vierges de tout matériel, de toute cotation….. et de touriste rempant à la verticale.En cherchant du matos specifique « big wall » dans la seule et très chère « boutique » de montagne on essait d’obtenir aussi quelques renseignements sur des voies hors norme sur l’El Cap. Mon coéquipier obsédé par une répétition de Meditaraneo essait d’obtenir la moindre info sur cette voie un peu oubliée de la face ouest, mais le vendeur/ informateur l’envoie presque se ballader ailleurs : « oh la voie des bronzes de l’Europe…. mais ça n’as pas d’intérêt tout ça, les Européens n’ont que de la geule et beaucoup de spit, ils ne savent pas grimper…. ». C’est vrai, je suis d’accord avec ce gros tat de graisse de 140kg, en Europe et précisement en Espagne tout est de l’A1 ! Heureusement mon coequipier connaît d’autres informateurs dans la vallée, entre les McNamra, les Hans Florine, et les autres, finalement Jim Bayer qui va nous conseiller dans le choix de notre première voie d’échauffement, jamais répétée, paraît-il ! Arrivés au pied, c’est la déception, la première longueur passe dans le seul endroit de l’El Cap où le rocher est vraiment détestable. Pourquoi moi, répètera inlassablement mon coéquipier qui s’amuse avec sa vie dans cette espèce de mixture de poussière et de sable qui caractérise ces premiers 50 mêtres. Dans l’autre poussière du camp 4 on a croisé la quasi totalité des nations grimpantes du monde. Un Sud Africain peste contre les WC infames et douches qui brillent par leur absence, un autre italien réclame des goujons de 12 pour les relais, les Espagnols pleurent l’inexistance des croquis des voies des frères Gallego  ?? les Tchèques comptent les longueurs d’A5 à leur actif, et les Américains bronzent leurs muscles gonflés au poulet génétiquement modifié. Puis on rencontre aussi des grimpeurs de l’hexagone. Il y en a un qui a failli se perdre dans « lost in America » en cassant son portaledge au bout de quelques longueurs, d’autres qui s’engouffrent dans des classiques comme le Zodiac et le Nose avec 17 autres cordées, ou encore d’autres qui choississent la ligne presque entièrement équipée de Pacific. Tout notre voyage à travers les 3 voies que l’on a fait pendant notre séjour, peut se résumer essentiellement en deux choses : une partie plus désagréable qui consiste dans le hissage des sacs et la partie la plus agréable qui est la grimpe dans des longueurs vierges ou presque. En totalisant plus de 50 longueurs et 14 jours d’escalade effective dans les voies, ça a commencé à devenir à la fin presque monotone. Heureusement qu’il y avait ces honnêtes touristes en bas de l’El Cap pour nous remonter le moral et nous amuser en nous gueulant jour et nuit des questions stupides auxquelles nous balancions des réponses aussi stupides que nous le pouvions. Presque monotone … Mais quel plaisir d’être réveillé le matin dans son portalege par un jeté de sac en papier plein d’escréments en dérive dans le vent matinal. Quel plaisir aussi de voir nos sacs de hissage prendre de la vitesse vers le bas après l’arrachement d’une plaquette de relais ou encore quel plaisir indescriptible d’écouter tous les matins pendant des heures les cris désespérés d’un Canadien qui se prend pour Le King (Elvis) … des big walls. Que de plaisirs, la grimpe sur l’El Cap. Comme disait Coluche ‘Oh c’est beau, oui c’est beau, allez on s’casse’. Les longueurs d’A4 et d’A5 se succèdent … enfin au moins sur le topo, car dans la réalité, je ne fais plus la différence entre un A5 de S. Gerberding et un A3 de S.Bosque !!!! en passant en moyenne deux à trois heures dans les longueurs les plus dures, tout devrait être de l’A3, dixit les nouvelles définitions qui prennent en compte le temps comme indice de difficulté. J’ai passé le même temps dans une longueur presque entièrement sur des buttonheads (compression américaine de 6mm) plantée par un Gulliver américain ou j’ai du sortir tout mon savoir-faire pour éviter d’utiliser le honteux « chiter stick » américain, que dans une longueur cotée A4 / A5, entièrement sur crochets et cooper heads. Dans une autre longueur cotée seulement « A4 », après une ligne de cooper heads de 15 mêtres, j’ai réussi à en arracher un qui était en place, et après un vol de 10 mètres et trois autres cooper arrachés, c’est un couplage de 2 cooper heads et un bird bake qui ont arrêté ma punition d’avoir fait confiance au matos en place. Mon coéquipier qui finissait sa nuit dans son portaledge s’est à peine réveillé à mes cris de désespoir quand enfin, immobilisé, j’ai vu sur quoi mes malheureux 60 kilos pendaient !

De longueur en longueur, d’une voie à l’autre, il y avait toujours l’arrivée au sommet de l’El Cap, moment subtil de satisfaction et de relache psychologique après quelques jours de tension dans la paroi. Et comme tous les sommets, une fois arrivés là haut, il faut aussi redescendre. La descente de l’El Cap avec des sacs de 60 kilos hauts de 1,5 m, ce n’est pas de la tarte… Je dirai même que c’est plus éprouvant que certaines longueurs surcotées de l’El Cap. Je n’ai pas rencontré des passages mythiques, ressemblants à ce que j’ai pu lire dans les ouvrages consacrés à la Mecque de l’Artif. Pas de crochets scotchés, pas d’expanding qui grince sous le poids du grimpeur, pas de piton qui fait élargir la fissure sur des dizaines de mêtres, non vraiment rien de tout ca. Je n’ai pas rencontré non plus des Dieux qui grimpent sur El Cap comme M. Dupont monte dans son grenier mais j’ai vu des équipes épuisées au bout de 10 jours dans une grande classique, une personne qui s’est tuée en arrachant un relais, et beaucoup de guignols de la verticale ! J’ai vu aussi des athlètes de la verticale, préparant un ènieme record du monde dans la voie la plus classique de la vallée. J’ai vu aussi des fissures complètement inutilisables suite à de trop nombreux pitonnages et dépitonnages, et j’ai vu trop, beaucoup trop de gros touristes avec de grosses voitures dans un parc national où faire ses besoins dans la nature est puni par la loi. Je me souviens aussi avoir vu des centaines de panneaux d’interdiction pour tout et rien, photographié avec beaucoup de délice et malice par mon coéquipier pour les besoins d’un album de photos sur le thème de l’Amérique interdite. Excédé par le bruit et le monde qui accaparait ces lieux magnifiques, nous quittons temporairement la vallée pour y revenir quelques jours plus tard, pour faire une dernière voie avec quelques longueurs mémorables et déjà célèbres après seulement quelques répétitions. Finalement poussé aussi par une tendinite de mon épaule, nous partons errer à travers les terres désertiques de l’Utah et du Colorado en passant par des lieux aussi magnifiques que Zion, pour finalement aboutir dans le Arches National park où en pleine tempête de sable, on fait les quelques longueurs d’une autre voie mythique sur le ‘Babel Tower’. Après avoir été chassé du Parc par des rangers peu compréhensibles de nos réticences pour le système de ‘tout est payant », on prend la route du retour.

 

A l’aéroport de San Francisco, il y a 5 semaines, ils ne voulaient pas me laisser rentrer, maintenant, ils ne veulent pas nous laisser sortir : bagages suspects, terroristes potentiels, ceci dit mon coéquipier ne re-verra jamais son sac de hissage, anéanti avec tout son contenu par les services de sécurité de l’aéroport. Finalement, cela revient beaucoup trop cher le mètre d’escalade sur El Cap, pour que cela vaille le coup de faire le détour.