MONTAGNE, LIBERTE ET RESPECT.
L'affaire des trois randonneurs à ski perdus en Vanoise pose deux problèmes de fond:
- quelle attitude adopter face à des individus peu scrupuleux qui s'aventurent en montagne ?
- comment faire comprendre à une certaine catégorie de médias, qu'en diabolisant la montagne de façon systématique, ils ruinent un des derniers espaces de liberté, alors qu'eux-même se présentent volontiers comme les meilleurs défenseurs de celle-ci.
Pour le premier point, il est évident qu'en cas de faute pénale, un comportement irresponsable doit être sanctionné. C'est la règle du droit qui structure notre société, et celle-ci est appliquée jusqu'à présent avec sagesse et discernement par les tribunaux français. Lorsque délibérément des secours sont sollicités, avec une arrière-pensée de coup médiatique, il y a faute également et s'il s'avère que les trois skieurs alpinistes ont agi ainsi, ils doivent être jugés en conséquence. Ce n'est pas le rôle du Groupe de Haute Montagne (G.H.M.) de les condamner par avance, sans éléments sérieux d'appréciation. Dès le début, une certaine retenue aurait dû être respectée dans cette affaire vis-à-vis des trois individus concernés. Le G.H.M. soutient l'initiative du Procureur de la République qui a lancé une enquête pour faire toute la lumière nécessaire sur ce qui s'est réellement passé, hors de tout contexte émotif. On verra bien alors ce qu'il en ressortira.
L'aspect le plus scandaleux, s'il se révèle exact, est cependant l'ambiguité entretenue par les trois randonneurs et leurs familles respectives face aux propositions financières qui semblent leur avoir été faites. On parle d'articles dans les journaux, mais aussi de livres ! On lit également à propos du coût des secours, que les assurances seront toujours là in fine pour jouer leur rôle, c'est-à-dire payer. Même si tout ceci doit être confirmé, il est certain que le simple fait que de tels bruits puissent se propager fait peser un lourd doute sur la moralité des protagonistes. Par manque de clarté, ou délibérément peut-être, ils ont contribué à donner une image détestable de notre monde des cimes, ou d'aucuns croient que leurs ascensions élèvent les âmes. Effet d'optique ! Ils se sont moqués des secouristes d'abord, qui par leur dévouement n'ont pas hésité un seul instant à s'engager dans la tourmente au péril de leur vie, des passionnés de la montagne, ensuite, mais tout autant des bénévoles, professionnels ou simples amateurs, toutes activités confondues, qui s'efforcent de donner une image honnête de cet univers et qu'un tel comportement ruine en quelques secondes. Enfin l'opinion publique est le dindon de la farce, puisque les secours devront bien être payés avec leurs sous, alors que les trois larrons eux semblent prêts à s'enrichir sans vergogne ! Honte sur eux, rien que pour cela !
En aucun cas, un tel évènement ne doit conduire à remettre en cause la gratuité des secours en montagne. C'est un principe fondamental de solidarité, et les sirènes du malheur qui ne manquent jamais de se rappeler à notre bon souvenir en de telles circonstances n'ont aucune crédibilité. De ce point de vue, de nombreux colloques ont eu lieu entre les différents acteurs de la montagne, et il y a généralement unanimité sur le sujet, du secouriste au guide, en passant par les assureurs, les autorités de l'état et les pratiquants. Plusieurs arguments ont été développés, qu'il serait trop long d'évoquer ici. Le rôle de l'état est de protéger le citoyen, et c'est à ce titre qu'il intervient, pour une juste égalité de moyens envers chacun en cas d'accident. Une seule question reste cependant ouverte: doit-on faire payer les communes sur lesquelles le drame s'est déroulé ? Face à leur inégalité de ressources, cela semble surprenant, voire injuste parfois. C'est au législateur de juger s'il y a lieu de changer les règles. En tout cas, ce n'est certainement pas à chaud qu'il faut se lancer dans cette réflexion. Le système des secours en France fonctionne globalement bien, et en montagne particulièrement grâce à l'expérience et au professionnalisme des équipes en jeu. Et puis, en regardant de plus près, on constate que les secours en montagne ne sont en moyenne pas plus chers que dans d'autres régions, en bord de mer par exemple. Il serait intéressant également de comparer les sommes économisées sur le compte de la Sécurité Sociale grâce à la pratique des sports de montagne et à une vie plus saine, et celles perdues par les secours.... A méditer !
L'envie est aussi très grande à cette occasion de vouloir réglementer, d'interdire les accès, etc... Vieille rengaine usée ! Avant de faire quoi que ce soit, il faudra donner un sacré coup de torchon dans les politiques commerciales de nombreuses stations relayées souvent par les médias spécialisés, qui glorifient le hors-piste ou l'aventure comme argument de vente, et les maudissent en cas de drame. Lorsque cette incohérence de fond aura été levée, il sera peut-être temps de réfléchir à ce qu'il est possible de faire. Mais il semble bien préférable de ne pas restreindre les libertés. C'est l'avis même de nombreux juges et magistrats qui se sont penchés sur la question. Il est bien plus judicieux de responsabiliser les pratiquants dès le début dans des structures associatives appropriées ou au contact de professionnels des sports de montagne. Mais hélas, c'est un travail long, d'autant plus difficile que les valeurs véhiculées par notre société ne vont pas en ce sens en ce moment. Affaire d'époque ! La montagne n'est que le reflet de ce qui se passe ailleurs. Un prisme ! La sanction en cas de faute est cependant grave parce que le milieu est intrinsèquement hostile, mais cela ne veut pas dire qu'il est pour autant particulièrement dangereux. Aujourd'hui nous sommes entrés dans une société de Droit, où les citoyens exigent le risque zéro. Lorsque ces mêmes citoyens accepteront de reconnaître que le droit est une conséquence du devoir, et que le risque zéro n'existe pas, bien des tentations sécuritaires en montagne et ailleurs aussi deviendront sans objet. Evidemment en cas de triche ou de mise en scène, c'est un tout autre registre qui relève alors de l'escroquerie.
Si le comportement des trois randonneurs semble déshonorant, il faut reconnaître qu'une certaine presse a largement contribué à cette situation. Elle a incontestablement une lourde part de responsabilité, à la fois dans le développement de la polémique, et l'entretien d'un état d'esprit délétère pour certains esprits fragiles. Les journalistes concernés n'ont à l'évidence aucune déontologie. Par un comportement irresponsable suscité par l'appât du gain, où l'on fabrique des héros à la petite semaine avec des grosses ficelles larmoyantes, c'est le discrédit qui est jeté sur les vrais amoureux de la montagne et une très grande partie de la presse, qui pour sa part est généralement respectueuse des gens et des valeurs. Messieurs les journalistes, vous qui cherchez de l'exploit, du vrai, du solide, eh bien c'est avec plaisir que nous vous indiquerons auprès de qui vous adresser ! Il y a quelques jours de cela, le Piolet d'Or était ainsi décerné à Chamonix dans une quasi-confidentialité à l'échelle de l'évènement malheureux ici évoqué, récompensant les plus belles ascensions de l'année dans le monde. Certains alpinistes sont restés jusqu'à 16 jours pour gravir avec succès et sans aucun dommage des parois surplombantes de plus de 1 500 mètres de haut, faisant face parfois à de terribles tempêtes à près de 7 000 mètres d'altitude. Mais qui connaît leurs noms en France ? Personne, ou presque, en tout cas pas ces spécialistes de la désinformation qui règnent sur nos massifs.
Il est inacceptable que certains journalistes sans scrupules, grisés par le pouvoir qu'ils ont entre les mains, en fassent un tel usage. C'est manquer de respect vis-à-vis de tous ceux qui travaillent dans l'ombre, mais avec conviction, pour que les sports de montagne soient perçus comme ce qu'ils sont réellement, une source d'épanouissement. Il est effarant de constater à l'occasion de tel ou tel évènement tragique combien d'inexactitudes peuvent être exprimées, par ignorance bien souvent. Depuis bien longtemps, les alpinistes et tous les amoureux de la montagne ne se font plus d'illusions sur certains médias ! Le récent livre d'Anne Sauvy sur le secours en Montagne permet d'apprécier parfaitement cette révolte teintée de résignation face à ces meutes prêtes à tout pour de l'audience ou du tirage. Il est intolérable de voir d'un côté des professionnels menottes aux mains jetés à la vindicte publique avant tout jugement alors que le sort s'est tragiquement acharné sur eux, et d'un autre d'ordinaires randonneurs glorifiés comme des "héros" par des ignorants. Le qualificatif de héros est-il d'ailleurs approprié lorsqu'il s'agit de loisirs ? Question de fond. Par moment on se met à rêver d'une instance de régulation pour ces cas extrêmes, car la presse est le seul pouvoir qui n'a pas de réel contrepoids. En son absence, il n'est d'autre issue que de traiter cet évènement par le mépris. Messieurs les journalistes, de grâce, ayez du respect pour notre passion !
Le Groupe de Haute Montagne regroupe 260 alpinistes dans le monde qui pratiquent ou ont pratiqué la montagne sous toutes ses formes, au plus niveau niveau. Au cours de son existence vieille de 80 ans cette année, il n'a eu de cesse de défendre une éthique du comportement de l'Homme en montagne, de son engagement à la fois physique et moral dans l'exercice de ses actes. Faire passer le devoir avant le droit, avec des principes d'honneur et de probité. Il ne peut accepter en conséquence de tels agissements ainsi que de telles dérives et veillera avec détermination à ce que la montagne reste une terre de liberté et de respect.
Yves Peysson, Président du G.H.M., et le Comité Directeur.