"Top Roc", ou...
Du carton pâte au royaume de la protogine


Le Spectacle

Chamonix, un beau Dimanche de Juillet 1997 ...

Devant moi : des grimpeurs grimpent sur des reliefs artificiels qui ont été posés (quel humour ...) au pied des rochers des
Gaillands.
Les caméras filment, les haut-parleurs parlent (haut), les sponsors sponsorisent, les afficheurs affichent, les médias médiatisent,
les officiels (Maire, Fédération, Comité ceci, Office cela)  officient, le public suce ses crèmes glacées.
Il faut également noter que les grimpeurs (j'allais les oublier, mais ils sont quand même nécessaires pour que le spectacle
existe...) grimpent : sur du "carton pâte", revêtus de leurs collants de lumière, bouteille d'eau à la main et magnésie en
bandoulière, surplombant des matelas prêts à amortir leurs chutes, ...
Bref, tout le monde semble à son affaire ...
Devant, plus loin et plus haut : Dru, Verte, Aiguilles, Mont Blanc... ; Le terrain sur le quel nous vivons tant d'aventures
grandioses, nous sommes engagés jusqu'à nos extrêmes limites, avons cherché l'itinéraire, essuyé l'orage, tutoyé l'inéluctable
mort, bivouaqué dans des parois impossibles.
Samivel, si cher à nos coeurs d'alpinistes doit encore une fois se retourner dans sa tombe...
Sans nous étendre ici sur l'aspect grossièrement inesthétiques de ce capharnaüm, nous voulons souligner quelques aspects qui
rendent cette confusion des genres à notre avis regrettable, et porteuse d'une évolution de l'alpinisme que nous ne désirons
nullement


Bref retour en arrière, ou...un peu d'histoire

C'était il y a 15 ans ...
Le développement de l'escalade, hors de toute référence à la haute montagne, était en pleine effervescence : Verdon, Buoux,
falaises Britanniques, la technique et le style des grimpeurs était en pleine explosion, et les médias commençaient à braquer
leurs projecteurs sur les grimpeurs "à mains nues" (comme si l'on passait auparavant du 6 en moufles...)
Venant d'être élu à la présidence de notre inoxydable GHM, je rejoignis le Comité de Direction de la FFM
Philippe Traynard, ô combien respectueux et créateur de tradition, était aussi doté d'une ferme vision prospective ; nous
partagions tous deux l'intuition qu'allait se développer autour de l'escalade émergente une forte tendance à la différenciation par
rapport à tout ce qui constituait les valeurs et les pratiques de l'alpinisme traditionnel.
Cédant à la sympathique sollicitation de l'entourage, je pris la responsabilité de la création d'une Commission Escalade
Rapidement au travail, nous n' eûmes guère de peine à mettre en évidence les principaux éléments qui allaient constituer les
bases d'une pratique nouvelle : Entraînement méthodique, contrôle médical spécifique, recours systématique à des structures
d'entraînement artificielles, méthodes d'assurage et de protection spécifiques, choix diététiques minutieux, et surtout - quel
sacrilège -: compétition.
Confrontés à l'impossibilité de mettre en Ïuvre ces nouvelles tendances dans une perspective dynamique et cohérente au sein
de l'institution FFM, nous décidâmes de voler de nos propres ailes, et c'est ainsi que, au terme d'un ultime affrontement entre les
ancienc et les modernes :
- Philippe Traynard fut "viré" de la FFM, d'une manière lamentable
- Naquît la Fédération Française d'Escalade autoproclamée, riche de ses seules convictions et de sa représentativité de fait au
sein des courants émergents de l'escalade
La différenciation de cette pratique nouvelle était ainsi consommée, et nous ne tardâmes pas à organiser la première compétition
en plein air (Troubat), puis la première en salle (Vaulx en Velin), ...
On connaît la suite : compétitions tous azimuts, généralisation des structures artificielles d'escalade, explosion du nombre des
pratiquants, intégration dans le fonctionnement des activités pédagogiques et sportives, fortunes du Vieux Campeur et de
Décathlon,...
Les opposants d'hier (pratiquants, institutionnels, journaux de montagne, ...) ne tardèrent pas à voler au secours de la victoire 
! ! !
Mais revenons à nos moutons Chamoniards.


Quel Alpinisme voulons nous ?

Si nous avons envie de grimper demain dans une Haute Montagne dans la quelle :
- Les grands itinéraires sont jalonnés par des lignes de spits étincelants (fourniture et pose financés par les sponsors),
- Il est devenu obligatoire d'être muni d'un portable pour appeler les secours au moindre doute ou défaillance
- Les médias peuvent aller où et quand ils veulent en hélico
- Un permis de grimper est devenu nécessaire
- .../...,


Alors, oui, il faut continuer d'organiser des compétitions dans le fond de la vallée, et les développer ;
Il sera sans doute judicieux d'élever le débat en organisant des compétitions de difficulté à l'envers des Aiguilles
Il devrait également être relativement facile, en privilégiant la vitesse, d'investir certains grands itinéraires qui s'y prêtent bien :
Un challenge organisé sur la traversée des Jorasses, l'intégrale de Bionnassay et -pourquoi pas- l'intégrale de Peuterey
(moyennant équipement de la descente sur les Dames Anglaises), ne manqueraient pas d'allure ...

Si par contre, dans la pratique de la Haute Montagne, nous cherchons plutôt :
- Une possibilité exceptionnelle de confrontation avec les éléments naturels
- Le moyen d'explorer nos propres limites (pas celles du voisin)
- L'occasion de nous engager en toute autonomie
- La possibilité de risquer (y compris notre propre vie)
- .../...,

Alors, non, il n'est pas acceptable de voir des compétitions telles que "Top Roc" se répéter ou se multiplier dans les massifs
alpins, et en tous cas pas dans les sanctuaires que doivent rester (redevenir) le massif du Mont Blanc, l'Oisans, les Dolomites ,
le Bergell, le Valais, l'Oberland, et bien d'autres...

A nouveau, et au risque de nous répéter, ceci n'est nullement une diatribe contre la compétition en escalade : j'ai
personnellement pris une part significative à son émergence, et n'en ai aucun regret (à condition qu'elles se déroulent dans les
stades ad-hoc).

Il s'agit de dénoncer les conséquences induites sur la Haute Montagne par l'organisation de compétitions structurées et
institutionnalisées en son sein.


Epilogue

Dans les quelques jours qui ont suivi, il m'a été donné de vivre, dans un rayon de 10 kilomètres autour de Chamonix, deux
expériences fort contrastées :

- La montée, puis la descente d'une montagne sympathique dont je tairai ici le nom, inconnue de tous mes amis et
connaissances (tout guides qu'ils fussent), sur la quelle ma seule rencontre fut un étui de balle laissé par un chasseur de
chamois...
Y retournant quelques jours plus tard, c'est le chamois que j'ai vu, et toujours personne à part lui...

- Me faisant chauffer une soupe au col du Midi vers 20 heures, avant que de monter au Mont Blanc en toute tranquillité (et au
clair de lune) pour en décoller en parapente au petit jour, je fus abordé par deux individus -fatigués mais non blessés-
descendant du Tacul, et qui me demandèrent si j'avais un portable pour appeler l'hélico avant la tombée de la nuit.
Je vous laisse imaginer l'accueil que je leur fis ! ! !

Comme quoi tous les avenirs restent possibles, y compris le pire
A nous (GHM, FFME, ...) de faire en sorte que ce soit le meilleur qui prenne le dessus
Pour cela, il faut au minimum cesser de contribuer à de telles mascarades et, si nécessaire, agir pour les empêcher.

Benoit  RENARD
Novembre 1997