Gravir un 8000 en amateur aujourd'hui
c'est possible !
-- Tous les sommets de 8000m sont de véritables poubelles !
-- Beaucoup trop de monde là-haut !
-- Les 8000m sont réservés à une élite sponsorisée, ou encore à des gens fortunés !
Toutes ces réflexions et beaucoup d'autres qui ne les a jamais entendues ou prononcées?
Sont-elles fondées ? Est-il possible de gravir un géant de la terre lorsque l'on est un modeste salarié ne disposant, en tout et pour tout, que de cinq semaines de congés annuels, que l'on est pas fils de banquier
, et que l'on a pas de perspectives immédiates d'héritage(s)?
La réponse est oui ! En voici une recette certes fort simple -- mais efficace en ce qui nous concerne -- et qui au final, en vaut bien d'autres.
1) Constituer une petite équipe sympa, mobile donc pas trop lourde ( quatre personnes semble être un bon choix.)
2) Contacter une bonne agence de trek locale. En choisir une qui ait déjà fait ses preuves, cela vous évitera bien des désagréments et vous laissera l'esprit tranquille pour la suite.
3) Gratter les fonds de tiroirs pour réunir la somme nécessaire ( soit 35000 fr, hors matériel ) Dernière précision afin d'éviter les pertes de temps : le sponsoring du moins en France c'est du domaine de la fiction, alors passez plutôt votre temps à parfaire votre forme physique qu'à courir derrière des hommes d'affaires pressés, qui se fichent pas mal de votre névrose obsessionnelle à vouloir vous élevez au dessus d'eux.
4) Le plus délicat : faire accepter à votre entourage ( femme, enfants, parents ) votre départ imminent
et votre retour incertain ! Sur ce dernier point, je me garderai bien de tout conseils.
Déroulement de notre expédition au Shisha-Pangma 8046m (Septembre 1998 )
5 septembre 1998, Lyon Satolas et première difficulté : faire accepter à une charmante hôtesse, notre excédent de bagages. Avec près de cinquante kilos chacun, il nous faut user de tout notre charme et aussi de beaucoup de diplomatie
pour finalement n'avoir à payer que cinq kilos de fret supplémentaire. Signalons qu'une demande préalable auprès de la compagnie aérienne n'avait eu aucun échos.
Dès notre arrivée, nous sommes pris en charge efficacement par l'agence Thamserku. Le regretté Tendi s'exprimait dans un français irréprochable, ce qui facilitait considérablement l'organisation. A Katmandou, une multitude de matériel de montagne trône sur les étalages. Cela permet si toutefois les contrefaçons ne vous effraient pas de trouver votre bonheur à des prix très compétitifs. Un conseil : éviter l'achat de cordes ; elles ont pour la plupart déjà pas mal servies et de plus, elles coûtent très chères !
La frontière Chinoise n'est qu'à quelques heures de la capitale du Népal. Son passage ne pose pas ( trop ) de problème si l'on adopte le profil bas et que l'on s'arme de patience face aux militaires Chinois aux états d'âmes imprévisibles. Afin de nous acclimater en douceur, nous passons deux nuits à Nyalam (3800m), puis deux autres au C.B Chinois ( 5000m ), terminus de la piste. Au moment de charger les yacks pour nous rendre au camp de base du Shisha, nous faisons connaissance avec l'arnaque ( version Chinoise ) qui consiste Ç simplement È pour nous à verser 88 Dollars à l'officier de liaison, pour l'obtention d'un yack virtuel . Cela n'est rien, en comparaison des 3000 Dollars que l'on essayera de nous extorquer au retour, cette fois pour un camion
déjà payé!
Le 15 , nous sommes enfin à notre C.B où deux grosses expéditions militaires Croate et Slovaque occupent déjà le terrain. Nous choisissons de nous installer en compagnie de deux petites expés Espagnole et Française. Les jours suivants, pour parfaire notre acclimatation nous montons du matériel au C.B avancé au pied de la montagne à l'altitude de 5900 m. C'est là que, quelques jours plus tard, nous aurons la désagréable surprise de retrouver une bonne partie de notre nourriture d'altitude pourtant cachée sous des pierres éventrée par les oiseaux. Erreur d'amateurs
diront les Ç Pro È !
Autre conseil : prévoyez un bidon ou même une tente, cela vous évitera ces désagréments et ce genre de remarques.
Les jours suivants, nous installerons les camps I à 6300m, II à 6800m et III à 7300m. La météo et la forme physique étant acceptables, nous décidons de tenter le sommet. Une première cordée composée entre autre de deux chambériens, Michel Portier et Michel Feasson accompagnés par Christian Corneloup, réussissent le sommet le 24. Le lendemain, pour moi le rêve tant de fois caressé, devient réalité : j'ai la joie indescriptible de me dresser sur mon premier 8000, en compagnie du célèbre couple Ginette Harrison / Gary Pfisterer ( plusieurs 8000 à leur actif ) et de trois Slovaques. Le 26, c'est au tour de Bernadette Boucaud et d'un Sherpa de réussir avec une météo devenue subitement capricieuse. Tout ce beau monde au sommet et naturellement sans oxygène. On n'a beau être que de simples amateurs, on n'en possède pas moins des principes qui ne sont pas liés uniquement aux finances, mais plus concrètement à l'idée que l'on se fait de l'himalayisme. Les jours suivants, le mauvais temps va définitivement s'installer et interdire toutes autres tentatives, et c'est déçu que Louis Pichon, notre quatrième compagnon, va rejoindre le C.B. Notre ascension n'aura durée qu'une dizaine de jours aller-retour. Au C.B, nous savourons notre succès, tout en nous félicitant de notre rapidité qui fût le gage de notre réussite. Dix jours plus tard, nos quatre amis du CAF de Faverges réussirons à leur tour le sommet.
Résumons: d'abord faire des économies ; ensuite, réunir une petite équipe sympa ; bien s'acclimater avant de tenter le sommet ; savoir profiter d'un créneau météo favorable. Ajoutez la pincée de chance nécessaire et vous obtiendrez, peut-être, le cocktail du bonheur. Ce sont ces éléments réunis qui ont permis à notre petite équipe d'alpinistes 100% amateur d'atteindre leur rêve. En espérant que ces quelques lignes et modestes conseils permettrons à d'autres de se rendre au Ç pays de l'oxygène rare È.
Christian Chène