Responsabilité et pratique de l'Alpinisme

 Depuis quelques temps, les problèmes juridiques liés à la notion de responsabilité dans la pratique alpine agitent notre communauté, non sans quelques inquiétudes bien fondées. Ainsi lors des premières Assises de l'Alpinisme organisées par la FFME à Chamonix l'an dernier, cette question illustrée de quelques exemples douloureux, avait suscité de nombreux débats animés et parfois même houleux, tant les alpinistes attachent indissociablement l'exercice de la grimpe à la notion de liberté absolue... L'expression de cette émotion, même de façon quelque peu désordonnée, est saine et rassurante ! Elle nous rappelle que nous allons chercher là-haut sur les sommets ce que nous ne trouvons pas ailleurs, cet espace quasi-virginal de plénitude où l'individu débarassé de ses oripeaux du quotidien redevient pleinement maître de ses choix et de ses actes. Ce qui donne toute la saveur à notre passion, et même sa raison d'être !
 Alors qu'articles dans les journaux et actes de colloques se succèdent depuis bientôt un an sur ce sujet avec des degrés de qualité divers, il est frappant de constater que personne n'a jugé paradoxal d'évoquer la responsabilité sur le terrain de la montagne, tant il est vrai que cette dimension structure notre passion. L'irresponsabilité n'est en effet pas de mise en alpinisme, et si par malheur elle venait à prévaloir, il est rare qu'elle ne soit pas lourdement sanctionnée, la conjonction des effets de la gravité et du froid n'autorisant aucune place à l'improvisation.
 Naviguer dans cet univers sans concessions, nécessite d'être hautement responsable de ses actes à chaque instant. Analyse rapide d'une situation, choix d'une décision en fonction de la réalité du terrain et de l'état physique et psychique du moment, action en exécutant les gestes appropriés, sont les ingrédients de l'exercice responsable tel qu'il s'applique minute après minute au cours d'une ascension. L'exercice ultime de la responsabilité est dans la maîtrise de circonstances extrêmes, où le corps et l'esprit ne communiquent plus par le simple biais de la conscience, mais fonctionnent de manière instinctive en parfaite symbiose. Une forme de responsabilité absolue gouvernée par la force de vie... Ceux qui ont goûté à ses instants fugitifs savent combien ils sont intenses, et il n'est pas étonnant de devenir ainsi captif avec délectation de l'alpinisme de haute difficulté ! Par la conscience acquise sur le terrain de la haute responsabilité de ses actes, l'alpiniste accepte alors naturellement les risques liés à la montagne, et considère évidemment que tous ceux qui s'adonnent avec plaisir et passion à cette pratique procèdent de la même démarche intellectuelle. C'est là malheureusement que le bas blesse vis-à-vis des problèmes juridiques... Cette responsabilité exercée en toute indépendance ayant par ailleurs une certaine dimension chevaleresque - même si cette appellation est aujourd'hui un peu vieillote - de par la nature gratuite des actes accomplis et le degré d'engagement de l'individu qu'ils nécessitent, il n'est alors pas étonnant que la volonté de rédéfinir la notion de responsabilité au nom d'une justice moderne suscitent des sentiments d'émotion et de révolte.
 La question du rapport de l'Homme à ses actes, de la responsabilité, de l'énigme des enchaînements, de l'acceptation d'être puni pour une faute, c'est la reconnaissance avant la lettre de la liberté humaine. Depuis la nuit des temps, ces problèmes fondamentaux de conscience tiraillent l'Homme, et il serait vain d'imaginer que l'alpiniste, aussi fort soit-il, déroge à ceux-ci. Vouloir l'admettre, c'est se mettre en marge de la société et de ses règles - certains le souhaitent d'ailleurs délibérement -, alors que la pratique de l'alpinisme est par principe une activité éminemment sociale.
 Dans un telle circonstance, il convient de ne pas se voiler la face, et d'agir avec pragmatisme, traduisant ainsi le degré élevé de maturité atteint par chacun de nous dans l'exercice de sa passion. La tentation de réglementer la pratique alpine n'est pas nouvelle, mais ce qui choque le plus les esprits est que l'application de la justice, par ses règles strictes risque de dénaturer une activité considérée par ses pratiquants comme hors-norme, en la banalisant. On touche quelque part à l'ego de la plupart des alpinistes, qui ont besoin de se démarquer socialement à travers leurs actes et cette tendance ne peut donc pas les laisser indifférents...! Cependant, cette évolution, qu'il faudra digérer de gré ou de force, n'est que le reflet d'une réalité incontournable: les Alpes ne sont plus un terre d'exploration en alpinisme, sorte de no man's land juridique et c'est à nous de savoir négocier ce virage, pour aborder sereinement une phase de gestion, même si dans l'oreille d'un alpiniste ce mot sonne cruellement. Les terres vierges ont une surface malheureusement finie, et ce qui se passe aujourd'hui dans les Alpes se répétera demain dans les Andes ou en Himalaya. Alors, pour préserver l'avenir, il faut montrer l'exemple, et tracer une ligne qui soit acceptable au nom du droit qui est universel, sans dénaturer l'esprit de notre pratique.
 Concrètement, le problème de la responsabilité en montagne est essentiellement circonscrit à la question de la codification de la pratique dans cet environnement, afin que les autorités publiques puissent définir à partir de critères précis ce qui est une faute, lorsqu'un évènement est source de préjudice. L'idée sous-jacente est que la justice puisse être rendue avec la plus grande équité possible - au moins peut-on croire de bonne foi en cette démarche - avec le souci de protéger les citoyens, quels qu'ils soient et où qu'ils soient, même accrochés au plus raides falaises, ou sur les plus hauts sommets. A ce titre, il faut insister sur le fait que l'acceptation du risque ne constitue en aucune façon un moyen d'exonération de responsabilité civile, argument généralement avancé sans aucun fondement juridique par nombre d'entre nous pour dénier à la justice le droit de s'immiscer dans la pratique de l'alpinisme. Ceci-dit, un tel dogme, qui est à la base de tout jugement dans ce domaine, relève d'une réalité complexe, conduisant à distinguer ce qui normal de ce qui ne l'est pas. Cette frontière est souvent arbitraire, et pose le problème fondamental de la norme et de la codification.
 La codification, par principe, sous-entend que l'on est en mesure d'établir des règles communément admises, et qui servent en toutes circonstances de point de repère. C'est là que commencent les difficultés, car hormis quelques cas bien identifiables, il semble extrêmement difficile de définir des principes intangibles pour la pratique de l'alpinisme. En effet, si le port du casque en tant qu'élément de sécurité, peut être érigé comme une règle courante et admise, l'usage d'un piolet, d'une corde ou d'une paire de crampon au cours d'une course peut relever parfois d'une appréciation subjective, et à ce titre il est très délicat même pour un expert parfaitement compétent d'estimer a posteriori si leur emploi était nécessaire ou non. J'ai ainsi le souvenir de l'ascension de la face nord directe de la Meije effectuée avec les crampons aux pieds sur une bonne partie du chemin, alors qu'un de mes meilleurs amis a fait la même course en simples chaussons d'escalade quelques semaines plus tard ! Comment alors, en cas d'accident, appréhender la réalité d'une situation en toute objectivité, et conclure qu'une imprudence caractérisée a été commise dans un cas ou dans l'autre ? Personne n'est sérieusement en mesure de conclure ! Aurais-je dû renoncer à cette ascension au nom du fait qu'il vaut mieux l'effectuer par bonnes conditions ? Question ouverte qui ne peut recevoir de réponses satisfaisantes, d'autant que la récherche de l'extrême - comme les ascensions hivernales par exemple -  peut être un but en soi ! Vouloir imposer un comportement selon la référence moyenne du "bon père de famille" appliqué à sa catégorie, comme semblent s'y référer certains magistrats dans leur langage professionnel, est certainement beaucoup trop restrictif !
 Il en est de même pour la météorologie ou la nivologie qui ne seront jamais des sciences exactes, et rendre un jugement sur la foi d'une simple échelle de risque relève d'une singulière méconnaisance de la complexité d'une pratique. J'ai ainsi le souvenir d'une randonnée en peaux de phoque sur Roche Jaille en Maurienne, où le risque d'avalanche était maximal, et au cours de laquelle j'ai rencontré au sommet certains membres de l'équipe qui venaient d'établir ce même bulletin nivo-météo!... Etions-nous tous des fous, ou avions-nous seulement une bonne connaissance du terrain, ce qui nous permettait en conséquence d'estimer correctement le risque en fonction du lieu ?
 A l'évidence, ce type de circonstance, où les choix techniques font l'objet d'une appréciation personnelle résultant d'un ensemble de critères, est particulièrement ardu à codifier, et en conséquence, tout jugement, même rendu de "bonne foi" est susceptible de faire l'objet de fortes polémiques. Cette analyse vaut pour les amateurs, mais aussi pour les professionnels, à qui l'on demande des réponses codifiées dans un environnement qui ne se prête pas à ce type de raisonnement. D'où l'incompréhension en cas de drame ou de conflit entre "ceux qui connaissent" le milieu dans lequel ils naviguent, et l'immense majorité des gens qui apprécient la pratique de la montagne avec un état d'esprit acquis sur les certitudes rassurantes d'une vie normalisée, telle que la société de jour en jour nous l'inculque. L'alpinisme dans sa pratique n'est pas prêt d'être certifié ISO9002 et c'est bien heureux ! Cependant, cela n'exclue pas, bien au contraire, d'établir une certaine jurisprudence basée sur des critère reconnus et admis par les alpinistes eux-même, et qui soit acceptable au nom l'exercice du droit. Tâche difficile mais certainement indipensable, pour éviter d'avoir à subir des règles irréalistes qui deviendraient trop contraignantes. N'attendons pas que la manière de poser un coinceur fasse l'objet d'un décret, et que sous peine de ne l'avoir respectée, le retour d'une course se termine les menottes aux mains !
 En effet, les germes préfigurant une dérive majeure dans ce domaine sont bien là, résultant d'une attitude souvent consumériste et ignorante par certains, source de transfert de responsabilité, et par là d'un comportement social irresponsable in fine. Dans ces conditions, il est tentant en cas de problème, grave ou non d'ailleurs, de rejeter la faute sur l'autre pour en tirer profit. Cette attitude n'est pas spécifique au milieu de la montagne, et ce phénomène tend malheureusement à devenir de plus en plus général. La justice a de ce point de vue une lourde responsabilité quant à l'évolution des mentalités, et devraient se pencher avec attention sur l'influence positive ou négative que peuvent avoir certains de leurs jugements.
 Il est temps d'agir, mais sans précipitation. D'ailleurs, les problèmes évoqués où la justice doit intervenir ne concernent que quelques dizaines de cas par an, alors qu'il y a plusieurs centaines de milliers de pratiquants. L'exercice de la justice ne doit pas aboutir à une stérilisation de la créativité humaine, qui est par essence aux frontières de nos connaissances et de nos possibilités. Le Groupe de Haute Montagne, de par la qualité de ses membres ne peut rester insensible à cette évolution, et veillera à ce que le droit contribue à assurer la pérennité d'une pratique humaine exceptionnelle, dans l'intérêt de tous.

 Yves peysson
 Président du GHM
 17 Juillet 1998