L'histoire de l'Alpinisme… ne fait que commencer !
 

 Si je devais résumer par une phrase, façon Marguerite Duras, les deux réussites hivernales majeures de ce dernier hiver - voie nouvelle aux Drus par une cordée russe et enchaînement dans l'Oisans par Bérhault-Sourzac - à coup sûr ce serait: " merveilleux… forcément merveilleux ! "
 Car ne nous y trompons pas: il faut un peu d'imagination pour faire du nouveau dans les Alpes aujourd'hui.
 Rassurez-vous, je n'irais pas jusqu'à écrire qu'en raison de ses réalisations exceptionnelles passées, notre camarade Christophe Profit a " tué l'avenir de l'Alpinisme ", comme semble l'affirmer avec sûreté Yves Ballu.
_____________________

 Reste que la chose est désormais entendue: l'ingrédient essentiel qui sous-tend toute réussite exceptionnelle dans les Alpes, est l'imagination. N'en déplaise aux spécialistes français de l'Himalaya, qui n'en finissent pas de piétiner les vieilles traces laissées sur les voies normales par les chaussures à clous de leurs arrières grands-pères! Mais, c'est un tout autre débat…
 Avoir des idées, c'est bien. Mais, les choses se compliquent sérieusement, lorsqu'il faut passer à l'acte! Notez, à ce stade de la discussion, que deux catégories d'actions sont envisageables: grimper, ou critiquer ceux qui grimpent. La seconde solution est de loin la moins fatigante pour le corps… à défaut de l'être pour l'esprit!
 Si vous choisissez la première catégorie, une évidence s'imposera toujours, à savoir allier résistance physique et résistance morale. Ces deux caractéristiques s'inscrivent chacune comme une nécessité absolue pour tenter  de repousser les limites du grand Alpinisme avec toujours plus de brio. Il en était déjà ainsi hier, c'est comme cela aujourd'hui, et à n'en pas douter, ce sera toujours le cas demain et sans doute après-demain… avec un degré d'exigence encore plus élevé très certainement.
 Les deux cordées de l'hiver dernier possédaient assurément tous ces atouts, et sans doute est-ce là le secret de leurs réussites. Pour la cordée russe composée de notre camarade Valery Babanov - membre récent du G.H.M. - et de son compagnon Yuriy Kochelenko, le pari était de tracer une voie nouvelle… dans le grand éboulis vertical qu'est devenue la face ouest du Petit Dru. Rien de moins !
 Comme chacun sait, l'année dernière une grande partie de la fantastique face ouest s'est volatilisée. Moitié blocs énormes, moitié poussière: c'est ainsi parfois, que s'envolent les illusions et finissent les rêves! Cet éboulement gigantesque, a fait trembler les mollets de plus d'un alpiniste:  pour ceux qui se trouvaient dans les parages immédiats de la face (Brrr…), mais aussi pour tous ceux qui ont approché un jour cette face de toute beauté. Peur rétrospective, certes moins risquée, mais néanmoins bien réelle, comme ce fut mon cas, et heureusement celui d'une majorité d'alpinistes.
 Evidemment, ceux qui ont " compétence à critiquer ceux qui grimpent ", n'ont pas épargné, cette superbe réalisation de nos amis de l'Est en qualifiant celle-ci d' " aventure médiatique ", ou de " roulette russe ". Par leurs propos, ils me font penser à ces cordonniers, qui, fait bien connu, sont souvent les plus mal chaussés. Ainsi en est-il de la " Grande Star " Eric Escoffier, dixit la revue Vertical, dans son n¡ 107. Voilà un alpiniste qui, tout au long des années 80, n'a eu de cesse de faire parler de lui par tous les moyens possibles (donc nombreux) mis à sa disposition - radio, télévision, presse écrite -, en utilisant abondamment l'hélicoptère comme instrument médiatique et qui aujourd'hui n'hésite pas une seconde à se dresser en censeur - bla-bla et bla-bla-bla -, sur ce qui est bien ou ne l'est pas, en matière d'alpinisme médiatique !
 Voilà donc nos amis russes prévenus: si demain ceux-ci décident la plus minime action, il devront d'abord demander auprès de Monsieur Eric Escoffier, grand maître des médias depuis des années, une " autorisation signée " pour faire valoir leurs exploits auprès des journalistes. Tout cela est à peine croyable!
 Très cher Eric, malgré tous les égards dûs à ton rang,  je t'avoue avec des sanglots dans la voix  -  oui,  car pour un peu je me mettrais à pleurer, de rire bien-sûr -, qu'après avoir lu ton article, j'ai été pris d'une hilarité exceptionnelle, non que ta prose soit mal écrite. Mais, tu peux être rassuré: le ridicule n'a heureusement jamais tué personne. Je reste admiratif devant ces deux grandes pages de leçons de morale, venant de la part d'un alpiniste dont le placard est remplis de " cadavres médiatiques " : Eiger, Cervin, Jorasses…
 Eric, n'hésites surtout pas à recommencer!  Ne te décourages pas, car nous avons si peu l'occasion de rire en cette fin de siècle tourmentée... Même les propos des célèbres " Guignols de l'Infos " ne sont que de pâles répliques à ton talent. Que cette remarque soit pour toi l'expression de mon plus rude compliment !
 D'ailleurs, dans cette affaire, l'important n'est-il pas de continuer à parler d'Eric Escoffier en bien ou en mal ? Implicitement en fait, je me prête à ce petit jeu ! A croire que le véritable intérêt suscité par l'ascension de la cordée russe ne réside pas dans la réalisation elle-même, mais dans ce que vont en penser une poignée de " scribouillards ", par ailleurs bien incapables de les imiter.
 Car ne il ne faut pas se voiler la face: grimper sur un tel terrain réclame une très grande maîtrise technique conjuguée à un capacité mentale très forte. Ce n'est certainement pas notre ami et camarade R.Desmaison, grand maître et orfèvre sur ce type de terrain " miné et mouvant " qui me contredira.
 Mais si la cordée russe n'a pas inventé les médias, elle n'a pas non plus inventé un " Nouvel Alpinisme " comme nous avons pu le lire ici où là, sous la plume de journalistes soit-disant férus d'histoire alpine... En effet, si ces Messieurs avaient pris peine d'ouvrir le guide Vallot (tome 2, page 206), ils auraient ainsi appris, par exemple, que par le passé, la face ouest de l'Aiguille de Blaitière " … a été ravagée par plusieurs grands éboulements, entre 1947 et septembre 1952. Le premier, le jour même de la seconde ascension, les grimpeurs n'échappant que de justesse à l'écrasement. Nous ne décrivons donc que les itinéraires ouverts après ces éboulements. Ils sont au nombre de cinq… "
 Dans ces conditions, utiliser le qualificatif " Alpinisme Nouveau ", à propos de l'ascension de la cordée russe est tout simplement erroné. A l'avenir, ces journalistes devraient replonger tête baissée dans des lectures éducatives, tout en tournant au minimum dix fois le stylo entre leurs doigts avant d'écrire n'importe quoi...! Sauf évidemment, si le but final et non avoué consiste à noircir quelques feuillets de papier, en guise de désinformation.
 N'en déplaise à tout ce petit monde, nos deux amis russes ont réussi leur ascension de façon magistrale, au prix de sept jours d'efforts. Même la piètre - le mot est faible - qualité de la roche ne fut pas en elle-même un véritable obstacle. V. Babanov reconnait d'ailleurs, avoir gravi des itinéraires plus difficiles et plus longs dans son pays natal.  Seul un accident qui eut lieu au cours la descente, heureusement sans gravité réelle pour Yuriy, aurait pu ternir cet exploit. Compte tenu des difficultés techniques et de la tension nerveuse extrême qu'elles ont engendrées, cette course méritait certainement quelques lignes élogieuses dans les journaux.
 Alors, que notre ami Eric Escoffier soit rassuré.  Cette voie assez exceptionnelle par son genre - grande exposition, rocher fracassé, cotations ED+, 6b/A3 - n'encouragera guère les jeunes répétiteurs en manque de reconnaissance. Car, si  la première ascension offrait un intérêt par le simple défi qu'elle représentait, la seconde n'apportera à coup sûr qu'un vague goût de réchauffé, avec à la clef un sérieux risque de non-médiatisation. Cet simple constat est à mon sens amplement suffisant pour écarter toute forme d'intrusions futures dans la face… sauf en cas de nouvel éboulement ! Mais, dans ce domaine géologique, l'histoire se répète souvent !
 Ultime remarque et non des moindres: cette ascension aura finalement fait couler beaucoup moins d'encre que la plus minime tentative d'Eric Escoffier sur n'importe quel sommet des Alpes, durant les années 80... Tout cela laisse songeur !
_____________________

 La seconde réalisation importante de l'hiver fut l'oeuvre de Patrick Bérhault et de Benoit Sourzac dans le massif de l'Oisans. En six  jours, du 12 au 17 février, nos deux camarades ont réussi un enchaînement de toute beauté quant à son ampleur: face nord du Pelvoux, 800m, cotation ED. Face nord du Pic Sans Nom, 1000m, cotation ED. Pic du Coup de Sabre, 600m, cotation TD. Face nord-ouest de l'Ailefroide, 1050m, cotation ED.
 Cette superbe réussite semble mettre tout le monde d'accord : c'est du grand art ! En tout cas, elle devrait inciter nos historiens et l'ensemble des alpinistes à une réflexion pertinente sur le devenir de l'histoire de l'alpinisme! Comme paroles de sagesse, nous pouvons toujours méditer ce passage de notre regretté ami Patrick Cordier et tiré de son ouvrage " Cathédrales de Trango ": " L'alpinisme est un grand sac vide rempli de toute sorte de choses, un rameau de croissance, un sous embranchement de cultures, une auberge espagnole. L'hydre dont les racines plongent au fond des âges à plus d'une tête chercheuse. Quel est ce courant tourbillonnaire qui pousse chaque génération à l'apex des bourgeons ? (…) Derrière les apparences, l'alpinisme n'est que la suite d'une vieille histoire qui n'est justement pas celle de ses protagonistes ".
 En clair, l'histoire de l'alpinisme est un peu comme un tour de manège à la fête foraine, ou selon les goûts comme les paroles de la chanson: " quand c'est fini, ni-ni-ni-ni… ça recommence ! "

     Jean-Marie Choffat

(Ce texte a été publié 2 mois avant la disparition accidentelle d'Eric Escoffier au Broad Peak)