Un autre Himalaya…



   C'est dans une atmosphère de kermesse bon enfant mais aussi empreinte d'émotion et de respect que les enfants de Khumjung avaient décidé de fêter le quarantième anniversaire de leur école. Khumjung, la petite capitale administrative de la vallée du Solu Khumbu, au pied de l'Everest. C'était un 25 mars de l'an 2000.
   Un tel événement serait presque passé inaperçu, si pour cette circonstance, son père-fondateur, Sir Edmund Hillary  n'avait en personne tenu à se déplacer.
   De grandes banderoles ornaient la salle aux murs jaunes délavés, à la gloire de ce héros des temps modernes, qui sut non seulement gravir le toit du monde avec talent, mais aussi et surtout en redescendre d'une manière admirable, rendant au Népal et à ses habitants les fruits d'une gloire méritée.
   Cette générosité, Sir Edmund Hillary la porte toujours sur son visage, malgré le passage des années, et surtout des terribles épreuves de la vie qu'il eut à subir. D'une voie assurée, il nous conta comment l'idée lui vînt de construire une école dans cette vallée perdue. Il fallut sept années avant que le projet ne devienne réalité, et que le premier gamin ne commence à apprendre l'alphabet et la lecture, véritable sésame pour entrer de plein-pied dans le siècle.
   Un sherpa rondouillard et l'air rieur m'interpella discrètement et me montra du doigt la photo de la première promotion dont il fit partie. On sentait dans son regard une immense fierté. Aujourd'hui, il dirige une agence de trekking à Kathmandu, et mène une vie accomplie grâce à la générosité d'un homme visionnaire. Chefs d'entreprise, artisans, fonctionnaires, guides, la liste est longue de tous ces talents sortis de Khumjung en quarante années.
   Cerise sur le gâteau, cet anniversaire était aussi l'occasion de fêter le premier sherpa diplômé d'un doctorat, un événement pour cette petite communauté. Parlant la langue de Shakespeare couramment, ce petit homme en tenue traditionnelle, nous expliqua que l'enjeu véritable aujourd'hui était de faire monter le progrès dans ces hautes vallées de l'Himalaya, et d'éviter que l'ouverture sur la connaissance ne contribue à la désertification de ces contrées. Pari difficile, tant il est tentant de rejoindre les grandes villes où la vie économique est en pleine expansion. 
   Après la bénédiction des lamas, tous les élèves présents défilèrent pour se faire photogaphier en compagnie de Sir Hillary et de son épouse. Moment touchant, où sherpas et sherpanis, les larmes au yeux parfois, venaient rappeler leurs souvenirs d'enfance.
   C'est grâce à notre camarade Henri Sigayret, aujourd'hui installé définitivement au Népal que j'ai pu goûter de manière fortuite à ce moment d'exception. A l'image de Sir Hillary, membre d'honneur du G.H.M., Henri Sigayret mène également une action admirable dans d'autres villages du Khumbu, pour que la misère recule, en construisant écoles, mini-centrales hydroélectriques et bien d'autres choses encore. Ses plus grandes satisfactions, il les trouve dans le regard des enfants qui peuvent enfin imaginer un avenir avec une vie plus humaine.
   Lorsqu'il n'est pas source d'aveuglement et d'égoisme, mais au contraire lorsqu'il est une porte vers la générosité et le dévouement, l'alpinisme de haut niveau prend alors sa pleine dimension. Chantal Mauduit, disparue tragiquement sur les flancs du Dhaulagiri, l'avait aussi bien compris à sa façon, poétique. L'alpinisme de haut niveau, c'est peut-être avant tout, une manière de se conduire dans la vie.

Yves Peysson
10 avril 2000