L'ENVOLEE D'UN ANGE…


Il a surgi dans ma chambre, alors qu'une fois encore, je m'étais endormi devant la télévision.
Comme souvent, les morphiniques et autres produits anesthésiants, m'occasionnaient une impression étrange.
Je n'arrivais pas encore à discerner mon interlocuteur, pourtant j'entendais clairement sa voix, la reconnaissais même,  mais le personnage, lui, restait flou…
Seule cette voix un peu forte…
-- Hé,  vous m'entendez ?… Allez, on se réveille !
Péniblement, j'ouvris les yeux. La première image que j'aperçus clairement, ce fut ton beau visage. Il était là, plein cadre, dans l'écran de télévision fixé au mur de la chambre. Je distinguais aussi de superbes vues himalayennes. Je te voyais évoluer parmi  elles, mais je n'entendais pas les commentaires. Sans doute par commodité et respect envers " son patron ", une infirmière avait coupé le son de la télé.
En un éclair, le chirurgien s'aperçut que j'étais davantage préoccupé par ce qui se passait sur l'écran derrière lui, que par l'histoire qu'il me racontait. Il se retourna.
-- Vous connaissiez cette jeune alpiniste ? me demanda-t-il ?
Comme je lui répondais par l'affirmative, il ajouta :
-- Ah bon ? C'est moche, elle vient de mourir en Himalaya !
Brusquement,  j'essayai de me redresser dans mon lit, tout en me frottant les yeux énergiquement. Ainsi, l'information que m'avait glissée un ami la veille au téléphone  - mais sans absolue certitude -  se confirmait donc.
Nous étions le 18 Mai.
Une vive douleur au côté droit, me ramena rapidement à la réalité : cette fois, je ne rêvais plus.
-- Nom d'un chien, cessez de vous agiter comme ça ! Sinon, vous allez arracher vos drains et vos perfusions ! me dit encore le chirurgien.
J'étais là,  cloué sur mon lit de souffrance, luttant pour contenir une vie en fuite, alors que toi, Chantal, tu venais de perdre la tienne à 6500m,  sur les pentes du Dhaulagiri.
Nous avions fait connaissance à L'E.N.S.A. Je ne me souviens plus de la date exacte, encore moins de l'ami commun qui avait fait les présentations. Mais je me rappelle très bien notre conversation. Nous avons parlé littérature et poésie. Je t'ai dit que moi aussi j'adorais Pablo Néruda  ... que ce sacré Rimbaud, avec sa folie géniale et son verbe clair...
C'est vrai " que l'on est pas sérieux quand on a 17 ans ". J'ai aussi ajouté que finalement les alpinistes avaient toujours 17 ans, car au fond il n'était pas " sérieux " de gravir les montagnes au risque de perdre la vie. Et pourtant…
Si le bonheur simple d'atteindre un sommet peut paraître à certains superflu, il n'en demeure pas moins pour nous un plaisir toujours fugitif…mais ô combien indispensable. Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas trop apprécié ton livre( tu l'avais appris par un ami ). Je t'ai répondu que, malheureusement, les bons sentiments ne font pas forcément la bonne littérature. Puis notre conversation a porté sur l'Himalaya et tes projets, sur ma maladie et mes non - projets, sur cette sacrée corde raide que parfois la vie nous impose, sur les notions de vie et de mort que la montagne nous inculque.
-- Gaffe à toi, t'ai-je dit. Tout abus de 8000 peut-être dangereux pour la santé. Consomme, mais avec modération !
Dans un large sourire, tu m'as répondu que tu savais " qu'au-delà d'une certaine limite, le ticket n'était  plus valable ! "                                                                                                                                              
J'ai aimé cette allusion au titre du livre de Romain Gary. J'ai profité de l'improvisation de notre rencontre pour te demander un texte pour les pages G.H.M de la revue " La Montagne et Alpinisme ". Je voulais une écriture à chaud, des " impressions d'Himalaya " en somme. Tu m'as promis d'y réfléchir…mais surtout, il ne fallait pas que je sois trop pressé. Par la suite, j'ai pu constater qu'il était peut-être plus difficile d'arriver à te joindre, que d'obtenir  une autorisation  pour  gravir l'Everest.
Je connais un peu ton parcours. Née dans un quartier de Montmartre à Paris en 1964, tu es arrivée à Chambéry à l'âge de cinq ans. Bien vite, la montagne est devenue ta raison de vivre, ton " chemin spirituel ". En 1989, tu as fait partie de la sélection " jeunes haut niveau " de la F.F.M.E. A cette occasion et par la suite, tu as gravi les itinéraires les plus difficiles, avec une prédilection peut-être, pour les grandes courses glaciaires et les cascades de glace. Tout naturellement, car tu y avais ta place, tu as rejoint le G.H.M en 1993. Ensuite, les Alpes sont devenues pour toi trop étroites : tu avais besoin de beaucoup plus d'espace, et puis tu ressentais comme une nécessité le besoin de vivre au plus près des peuples, pour qui la vie est souvent l'unique richesse.
Tombée sous le charme du Tibet lors d'une expédition, tu as compris le drame de ce pays. Une rencontre avec le dalaï-lama en février 1997 dans son exil de Dharamsala, t'a déterminée à défendre ardemment la cause de ce peuple opprimé.
Donc, comme tant d'autres avant toi, tu as succombé au " rêve  Himalayen ". Ton ambition, même si elle n'était pas franchement avouée, était de gravir les quatorze 8000 avec la rigueur affichée de ne pas employer d'oxygène. En témoignent tes sept tentatives à l'Everest, où une fois, à seulement 300 mètres du sommet - mais à cette altitude les distances sont énormes --, tu as refusé la bouteille d'oxygène que te proposait un ami ; celle-ci t'aurait pourtant permis d'accéder au " Toit du Monde ". Puis, ce fut le K2, le Shisha Pangma, le Cho-Oyu, le Manaslu, le Lothsé… En toute logique, le Dhaulagiri - ton sixième 8000 --  aurait dû venir compléter la longue liste de tes réussites. Le destin qui nous attend tous au virage, t'a rattrapée à l'âge de 34 ans, faisant de ta vie une étoile filante en l'imprimant à l'infini de l'empyrée. Alors que j'écris ces lignes, je ne sais toujours pas si c'est une avalanche qui, dans votre sommeil, vous a volée la vie à toi et à ton fidèle compagnon Sherpa Ang-Tshering, ou bien, si comme le suggère Claude Francillon dans les colonnes du Monde,  votre envolée est due à une asphyxie causée par des émanations de gaz provenant d'une cartouche de réchaud. Qu'importe le fond de vérité, puisque seule reste la triste réalité.
Ce matin, un bel oiseau au plumage coloré est venu se poser sur le bord de fenêtre de ma triste chambre d'hôpital. A présent que tu habites vraiment au paradis, j'aimerais qu'il monte jusqu'à toi et te murmure à l'oreille combien déjà ton sourire me manque. Combien dans le futur, il va nous manquer à tous.


Jean-Marie Choffat
Secrétaire du G.H.M