Tribune




Henry Sigayret exprime son opinion sur les drames à l'Everest

DRAMES ET INCIDENTS SUR SAGARMATHA
Evolution des Sherpas

NOTES PRELIMINAIRES
Le mot sherpa écrit avec un S majuscule indique un ou des membres de l’ethnie sherpa, écrit avec un s minuscule, il indique la fonction, dans le cadre de cet article, celle des Népalais qui travaillent dans la haute montagne.
Quand j’utilise le qualificatif, occidentaux, il faut entendre les habitants des pays riches : Europe, Amérique du Nord, Japon, Nouvelle Zélande…
Les citations en petits caractères non attribuées à un auteur sont tirées de mon livre : Des Français au Népal.
Les taux de change de l’euro et du dollar utilisés dans les calculs sont ceux, arrondis, du 16 octobre 2014. Euro = 130 roupies, dollar = 100 roupies.
Le nombre de morts dans la Cascade de glace (Ice fall) de Sagarmatha n’est peut-être pas de 16 mais de 18.

A QUI APPARTIENT L’HIMALAYA DU NEPAL ?
Des himalayistes qui viennent tenter de gravir quelque sommet du Népal s’indignent parfois des contraintes que leur impose ce pays. Ont-ils toujours raison ? Aux questions qu’ils posent je propose quelques miennes réponses.
Si l’indignation porte sur l’obligation imposée aux himalayistes de posséder un permis de trek et un permis d’ascension, cette indignation est justifiée. Elle s’explique toutefois. Le Népal a été fermé aux étrangers pendant des siècles, les Rana, la royauté, tous deux démis aujourd’hui, et les deux hautes castes, toujours présentes et toujours dirigeant la haute administration, ont tous été de fervents adeptes d’un protectionnisme inconditionnel. Bien peu d’étrangers ont pénétré au Népal avant que celui-ci, vers 1950, influencé par l’Inde qui venait d’obtenir son indépendance, accepte d’ouvrir ses frontières. L’obligation imposée à des trekkeurs et à des alpinistes de posséder des permis, a été, pour ces dirigeants, comme une reprise en mains partielle de leur pouvoir. Evidemment, s’est rapidement greffé sur cette mesure le désir de gain que ces dirigeants allaient en retirer (namasté l’énorme corruption, dans les premiers temps tout au moins). Signalons pour mémoire, qu’à cette obligation de permis, se sont ajoutées des néfastes interdictions d’accès à certaines régions et à l’ascension de certains sommets.
Une bonne politique aurait été, leur visa obtenu, de laisser pénétrer touristes, trekkeurs et himalayistes librement sur toute l’étendue du territoire. Cette mesure restrictive s’est en effet révélée désastreuse pour l’économie et la politique. Grâce au tourisme, les régions ouvertes (surface réduite), se sont enrichies : Annapurna, Langtang, Khumbu…, les autres (une grande partie du pays) sont restées misérables : Pahad, Piémonts, Solu, Moyen et Grand Ouest, Est… « Il n’y a ni bonheur, ni malheur, il n’y a que la comparaison d’un état à un autre » a écrit Alexandre Dumas, cette judicieuse phrase nous permet de déduire que la misère est ainsi devenue perceptible aux habitants de ces régions défavorisées côtoyant des régions plus riches. Et cette perception explique, en partie évidemment, la guerre civile népalaise. En partie seulement car s’ajoutait à ce fait le désir des insurgés d’abolir une monarchie en regret d’absolutisme et l’abominable système de caste qui avaient fait du pays ce qu’il était, un pays de misère. Qui étaye cette affirmation, le fait que les révolutionnaires se sont le plus solidement implantés dans les zones pauvres.
Considérons maintenant l’indignation des himalayistes devant les droits à payer pour tenter de gravir une montagne. Ont-ils raison ou tort ? Pour moi ils ont tort. Les Occidentaux ne visitant que les régions favorisées pensent à une amélioration générale des conditions de vie des Népalais, il n’en est rien, ils ne devraient jamais oublier que ce pays reste un des plus pauvres de la terre et le plus pauvre de l’Asie. La majorité des Népalais est misérable, des disettes affectent régulièrement certaines régions, la nourriture des habitants d’autres régions est fournie par des associations d’aides alimentaires étrangères. Plus démonstratif encore, le pays ne subsiste comme nation indépendante que grâce aux aides étrangères qui couvriraient plus de 50 % du budget de l’Etat.
Des himalayistes affirment que les montagnes les plus hautes de la terre doivent être considérées comme faisant partie du patrimoine international. Si cette clause concerne leur protection moyennant financement international la réponse est oui, mais si elle induit la gratuité accordée aux himalayistes d’évoluer sur leurs flancs, la réponse est non. Les nations existent, un visa est nécessaire pour franchir leur frontière et se rendre au pied de leurs montagnes. Ainsi Sagarmatha-Chomolungma-Everest est par moitié sino-tibétain et népalais, il n’est pas international, un visa népalais ne permet pas d’aller grimper sur les versants tibétains et réciproquement. Le maire de Saint-Gervais, à tort ou à raison, a un jour soulevé l’indignation des alpinistes parce qu’il voulait imposer des mesures restrictives s’appliquant au nombre d’alpinistes désirant gravir le Mont Blanc par un itinéraire situé sur sa commune. Ce maire était dans son droit. Si une mine d’uranium, un gisement de pétrole… étaient découverts à l’emplacement du camp de base de Sagarmatha ou au milieu du parc national de Chitwan, ce serait le gouvernement népalais qui déciderait de son exploitation, les vociférations des alpinistes ou des touristes amateurs de faune sauvage seraient sans effet.
De plus, des autochtones habitent les piémonts des montagnes, certains d’entre eux exercent sur elles des activités professionnelles qui les font vivre. Ces personnes sont majoritairement pauvres, les droits de ces pauvres doivent dominer tous les autres. Le pays est pauvre, son gouvernement tire monnaie de ce qu’il possède, le seul tourisme, il possède des hauts sommets monnayables, il les vend, c’est son droit. Nous verrons plus loin en quoi il est fortement critiquable. Que certains de ces droits, en particulier ceux affectant les sommets de plus de 8000 mètres soient prohibitifs ne constitue pas une faute. Ils ne font que démontrer la stupidité des Occidentaux qui vont où les médias disent être l’exploit, les sponsors, c’est connu, suivent les dires des médias. Ollé ! Le ridicule engouement pour ces sommets élevés. Il y a au Népal des centaines de sommets de toute altitude possédant de beaux itinéraires de difficultés variables, déjà ouverts ou à ouvrir, accessibles à toutes les bourses. Facturer des sommes énormes à des zozos qui ne viennent que pour pratiquer une ridicule activité de loisir sur les grands sommets est donc logique. Dans notre Europe de boutiquiers, nous trouvons bien normal que des spectateurs acceptent de payer pour assister à des gesticulations de guignols-comédiens courant après un ballon rond. Spectacle hautement dégradant s’il en est eu égard au montant des enjeux financiers qui les inspirent.
Attention donc à nos mentalités d’anciens colonialistes qui nous incitent à vouloir utiliser les biens du Tiers monde gratuitement parce que là est notre désir, notre intérêt, notre bon vouloir. Je reviendrai plus loin longuement sur le cas des populations qui vivent au pied des montagnes et qui y travaillent.

QUI DIRIGE LA MONTAGNE NEPALAISE ?
La Nepal Mountaineering Association, la N.M.A., est le seul organisme ayant réel et direct pouvoir sur tout ce qui touche à la montagne. Cette association est en effet placée sous la tutelle du Ministère du tourisme. Toutes les autres organisations, celle regroupant les guides de montagne, le T.A.A.N. spécialisé dans le tourisme et le trekking…, ne sont que des groupements de professionnels.
Pour comprendre le fonctionnement de cette N.M.A., il faut se souvenir que le Népal est, comme il est dit plus haut, dirigé aujourd’hui encore, par les deux hautes castes, celle des bahuns (brahmanes) et des chétris. Aux premiers temps de sa création, la N.M.A. a été administrée par des bahuns mais leur totale incompétence des choses de la montagne leur a astucieusement fait rapidement placer à la tête de cette N.M.A. des Sherpas -bien que ces Sherpas soient pour eux des bothe, des rustres, des ignares, des illettrés, des hérétiques, bref des matwali (terme péjoratif signifiant buveurs d’alcool). Astucieusement, car ces Sherpas dirigeant cet organisme n’ont eu - et n’ont - que des pouvoirs limités ou inexistants. Ils ne sont en réalité que des hommes de paille au service des bahuns du Ministère du tourisme. Un exemple : ce sont ces bahuns qui ont décidé, mesure aberrante s’il en est, que les droits des sommets seraient versés à deux organismes : le Ministère du tourisme et la N.M.A. Evidemment les droits les plus élevés, ceux des 14 plus de 8000 mètres népalais : Dhaulagiri, Manaslu, les trois Annapurna I, le Cho Oyu, Sagarmatha, les trois Lhotsé et les quatre Kangchenzunga, seraient gérés directement par le Ministère, la N.M.A. devant se contenter d’encaisser les faibles droits des sommets de moindre altitude. Ce ridicule partage ne fonctionne que grâce à la passivité des Sherpas administrateurs de cette N.M.A.
De nombreux autres faits démontrent cette passivité des sherpas :
- un qui nous concerne plus particulièrement, nous Français, celui des professeurs-guides de notre E.N.S.A. qui ont formé, sans résultat, des alpinistes népalais. Il a fallu attendre plus de 25 ans pour que des guides népalais intègrent l’Union internationale des associations de guides, l’U.I.A.G.M., d’inspiration strictement européenne et non internationale.
- les Sherpas de la N.M.A. ne représentent que les passifs Sherpas de la cuvette de Kathmandu, évidemment, ce sont leurs enfants qui ont suivi les cours de l’E.N.S.A. et non les enfants des équipeurs et des guides résidant en montagne.
- les membres de la N.M.A. de Pokhara sont loin d’être toujours en phase avec ceux de Kathmandu. Un temps, advisor de cette N.M.A. j’ai assisté à de sérieuses luttes verbales entre Sherpas Kathmandouites et représentants de la N.M.A. de Pokhara.
- les Sherpas du Khumbu, ont, aux dernières élections, pour la première fois, présenté une liste concurrente à celle de ces Kathmandouites.
Tout cela représente-t-il des indices d’un changement futur au sein de la N.M.A. ?

QU’ETAIENT, QUE SONT LES SHERPAS ?
Lorsque, dans les années 1994, je résidais en Khumbu, dans le village de Pangboché alors bien peu affecté par le tourisme, observant vivre les Sherpas, il m’arrivait de penser aux Esquimaux. Ces habitants de terres également hostiles avaient été décrits par Paul-Emile Victor comme des êtres extraordinaires, gais, honnêtes… Le livre du Géomorphologue Malaurie qui créa la collection Terre humaine chez Plon (vérif), atténua ce merveilleux et donna de ces Groenlandais une plus juste image. Enfin, pour ceux qui l’ont lu, le terrible récit Inuk (édit. O.P.E.R.A.), du père Bulliard les présenta tels qu’ils étaient au temps où il tentait de les évangéliser, des êtres dont les particularités étaient parmi les pires de la création.
Je n’écris pas ceci pour dénigrer les Sherpas. J’apprécie trop leurs qualités. Je suis trop lié à eux par ma femme qui est une Sherpani, notre fils qui est un demi-sherpa, ma belle-famille, nos amis sherpas. Nous avons réalisé avec eux de nombreux projets et en avons de nouveaux en cours... Je l’écris pour corriger les portraits idylliques qu’ont donnés d’eux et de leur société les premiers ethnologues et himalayistes, les trekkeurs dans leur ensemble. Quel lyrisme ! Il est question de société égalitaire, de liberté de la femme, de sens de l’honneur, d’humour, de fidélité, d’honnêteté… Vivant au milieu d’eux, je découvrais qu’ils étaient simplement des êtres comme les autres, mais des êtres misérables. Ô ! Combien misérables ! Des êtres vivant dans des petites maisons aux murs enduits de terre argileuse, sans eau, sans électricité, des êtres privés de véritables soins et de réelle instruction, des êtres éduqués par un clergé ignare et soumis à lui, des êtres à l’alimentation comptée cuisinant sur des feux de bois, ne disposant que de peu d’oxygène alors que les efforts, à eux quotidiennement demandés, en demandaient beaucoup. S’ajoutait à cela, dans leur contrée, l’absence totale de routes, d’engins mécaniques diminuant risques et efforts, des conditions climatiques rigoureuses... Et c’est cet ensemble de contraintes et non des caractéristiques humaines particulières qui obligeait ces hommes, à des attitudes fraternelles, à un sens élevé du communautaire dont les institutions des kalak pendant le dumji et les larkia permanents, sont les plus représentatives. Avec les sahibs, à des attitudes d’obéissance et de soumission frôlant la servilité.
Dans les premiers temps de leur découverte et de leur emploi par des Occidentaux, ces Sherpas ne pouvaient donc être que dévoués, dociles jusqu’à l’abnégation à leurs riches employeurs. Ces employeurs ne les habillaient-ils pas chaudement, ne les payaient-ils pas en roupies dont ils étaient majoritairement totalement dépourvus, le troc régissait leurs échanges. Se rappeler qu’en 1950, à Manang, terre Bothe où le niveau de vie était comparable au leur, les villageois proposaient à Herzog et à Rébuffat les services sexuels d’une des leurs pour cinq roupies, cinq ! De cela découlait une totale acceptation des tâches, des fatigues, mais surtout des risques à eux demandés. La mort accidentelle en montagne de l’un d’eux n’était considérée comme posant problème que pour de seules considérations religieuses, le mort ne pouvant recevoir les « sacrements » habituels à ceux de leur bouddhisme nïngmapa. Il leur était impossible d’imaginer que leurs employeurs seraient un jour soumis à des responsabilités, des obligations financières comme celle de verser une somme destinée à la famille du défunt.
Les sherpas ont changé, il faut s’en féliciter, même si les conséquences sont fâcheuses pour nous, himalayistes. Je ne défends pas les sherpas systématiquement, j’ai écrit dans un texte qu’ils suivraient certainement la même évolution que nos Chamoniards, ce qui n’est guère flatteur quand on sait ce que sont devenus ces habitants de Chamonix :
Sans préjuger de ce qu’ils seront plus tard, sans doute plus ressemblant aux Chamoniards d’aujourd’hui qu’à ce qu’ils étaient aux premiers temps de l’alpinisme, des individus qui ont inspiré les héros de Premier de cordée…
Les Sherpas ont acquis un niveau d’instruction leur permettant de juger. Ils ont appris :
- qu’ils exerçaient leurs activités professionnelles d’équipeurs ou de guides sur leurs terres.
- par comparaison avec les professionnels étrangers, leurs grandes possibilités physiques.
- combien ils étaient indispensables non seulement en haute altitude mais à toutes les étapes du déroulement d’une expédition lourde : démarches auprès des administrations, choix et coûts des moyens de transport, coût et lieux d’achat du matériel et de la nourriture, recrutement, direction, rémunération des porteurs de basse altitude (coolies) ou d’altitude, choix du chemin d’accès, des lieux d’étapes, des lodges…
- qu’ils étaient les mieux placés, habitant les piémonts, pour définir à quelle date pouvait commencer l’expédition, à quelle date il fallait équiper la montagne et que c’était à eux de descendre des himalayistes en difficulté…
J’ai écrit :
Les sherpas commencent à prendre conscience que le massif du Khumbu (et pourquoi pas l’Himalaya du Népal dans son entier) est « leur chose ». Ont-ils tort ? Que l’on se souvienne de l’attitude des guides chamoniards face aux guides suisses et autrichiens au temps de la conquête des Alpes. Et plus récemment de l’attitude de ces mêmes guides refusant l’accès à leur Compagnie à des guides français non natifs de la vallée.
- que le train de vie de leurs clients et que l’activité à laquelle ils se livraient était une activité de loisir, alors que la leur était une activité professionnelle particulièrement pénible et dangereuse, détestée. Parole de Sherpa :
- Si je fais ce travail, c’est pour que mes fils n’aient pas à le faire.
- que les guides occidentaux n’étaient souvent que des intermédiaires, assurant démarches administratives et logistique, mais étaient bien peu présents sur le terrain. Un jeune guide français :
Ils envoyaient les sherpas faire la trace et eux se promenaient en doudoune au camp de base.
- le lourd tribut payé par leurs prédécesseurs. Voici ce que j’ai souvent entendu sur l’équipement de la cascade de glace :
Quand un guide occidental, ou un de ses clients, traverse cette cascade une fois, nous la traversons quatre, cinq fois ou plus. Combien de sahibs, combien de guides occidentaux sont morts dans cette cascade ? Et combien de sherpas ?
16 sous la même chute de sérac au printemps 2014 !
- le gain des guides étrangers pour lesquels l’expédition ne constitue qu’une partie de leur activité annuelle…
- le faramineux montant que paient les membres d’une expédition et, en corollaire, celui, non moins faramineux des droits encaissés par le Ministère du tourisme.
Tout cela a donc entraîné un changement d’attitude des jeunes Sherpas. Changement qui d’ailleurs étonne les vieux Sherpas. N, patron d’une importante agence kathmandouite me disait récemment :
Nous n’étions pas comme ça, les sahibs étaient sacrés, nous leur devions tout.
Les dirigeants du Ministère du tourisme, les patrons d’agence, les himalayistes, les guides occidentaux n’ont plus, aujourd’hui, en face d’eux des êtres totalement soumis à leur bon vouloir et désirs, mais des auxiliaires hautement qualifiés et indispensables. Des professionnels conscients de leur valeur et de leurs droits. Qui comparent leur niveau de vie avec celui de leurs employeurs, qui savent que les montagnes sur lesquelles ils exercent leur profession appartiennent à leur nation et qu’elles sont ainsi davantage à eux qu’aux riches étrangers venant y exercer une activité de loisir ou une activité professionnelle complémentaire. Ils savent maintenant qu’ils peuvent exiger, pour leur famille, que soit versée, en cas de décès, une indemnité. Une somme conséquente et non une aumône comme celle qu’ont touchée leurs prédécesseurs.

QUELQUES MOTS ET CHIFFRES SUR LES PROBLEMES RECENTS
Ce que je viens d’écrire explique l’attitude des sherpas suite aux événements qui se sont récemment déroulés sur les montagnes népalaises:
- ceux avec Moro et Steck sur Sagarmatha,
- les manifestations et grèves des sherpas qui ont eu lieu après l’accident dans l’Ice-fall de ce même Sagarmatha au printemps 2014.
- …
Comme il expliquera ceux qui se produiront si rien ne change profondément.
Je rajoute : incident Moro, Stek avec les équipeurs. Ces hommes des hautes terres sont des paysans. Ils ont peu fréquenté l’école et évidemment ils n’ont pas suivi des cours de convenances et bonnes manières, ils n’ont jamais fréquenté les salons. C’est pourquoi ils sont soumis à une impulsivité d’hommes de grande nature. De plus, ils détestent la haute montagne. Leur attitude traduit un ras le bol qui s’est exprimé par des réactions brutales, spontanées, non contrôlées, certes non élégantes à nos yeux, mais compréhensibles.
Les grèves et manifestations, comme leur réaction avec Moro et Steck avaient pour but de manifester leur fort mécontentement. 16 morts dans un seul accident dans la Cascade de glace, 16 morts ! Ce n’est pas rien ! Aucun inconnu pour les manifestants dans ces morts, mais des personnes de leur famille, des amis, des collègues, presque tous des membres de la même ethnie sherpa ! Mais surtout la volonté de faire notablement augmenter le montant de la prime que devait toucher les familles des équipeurs (ou guides) tués accidentellement. Ma belle-sœur Chrita, veuve de mon beau-frère Mingmar (voir ci-dessous), n’avait perçu à la mort de son mari que 400.000 roupies (3077 euros). Après l’accident survenu dans l’Ice-fall en 2014, ridiculement, immoralement, le porte-parole du Ministère du tourisme s’était contenté d’indiquer :
- qu’à l’avenir, des policiers assureraient l’ordre. C’est-à-dire la protection des étrangers au camp de base.
- qu’il allait, à l’avenir, faire équiper deux accès sur la cascade. Sic.
Ce qui multiplierait par deux les risques des équipeurs ! Peu importe aux personnes des hautes castes que des sherpas se tuent, ces sherpas ne sont-ils pas des matwali ! Pour ces personnes, le seul problème : il ne faut pas effrayer les touristes porteurs de devises.
Autre erreur du Ministère du tourisme, il a réagi trop maladroitement et mollement, pour décider de l’indemnité que toucherait à l’avenir la famille d’un sherpa tué. Car les sherpas savent qu’il y aura d’autres accidents. Le Ministère avait indiqué en premier le chiffre de 4,002.24€12.01€1,600.9€ = 500.000 roupies ! Puis, réalisant la faiblesse de cette somme, il a indiqué un montant de = 1.500.000 roupies. Le montant de 2.000.000 roupies aurait même été murmuré et il a même été question que les familles perçoivent 5% de la somme encaissée par le Ministère ! (5 % , no comment !).
Lors des incidents Moro-Steck bien peu d’Occidentaux ont compris la réaction des sherpas, les jugeant trop violents. Pour défendre les himalayistes européens le journaliste d’un grand quotidien, inspiré par un guide français, a même lamentablement tenté de salir ces sherpas. N’a-t-il pas écrit que ces équipeurs gagnaient d’énormes sommes. Que l’un d’eux s’était fait construire une luxueuse lodge. Ce monsieur aurait pu questionner d’honnêtes informateurs, il aurait ainsi appris :
- qu’une lodge moyenne en taille et en qualité, située dans le Khumbu, coûtait aujourd’hui un karot.
Un karot = 100 lak.
Un lak = 100.000.
Donc, cette lodge coûte = 100 X 100.000 = 10.000.000 roupies.
- qu’un équipeur ou un guide Lambda travaillant au-dessus du camp de base gagnait 1000 roupies par jour. Je confirme : 1000 roupies par jour ! 7,69 euros !
- que la somme importante perçue par ce sherpa Lambda est celle qui correspond au montant d’un équipement d’altitude (mesure aberrante décidée par le Ministère du tourisme), soit, max. : = 200.000 roupies.
Le montant total encaissé par ce sherpa Lamda est donc, pour 20 jours de travail de :
(20 x 1000) + 200.000 = 220.000 roupies.
440.000 roupies s’il a fait les 2 saisons de printemps et d’automne.
J’ajoute qu’un guide népalais qui conduit un client au sommet de Sagarmatha touche quelquefois une prime (jamais une grosse somme) versée par le summiter. Mais qu’il arrive souvent qu’après être monté au sommet, un de ces summiters oublie sa promesse, prenne en douce l’hélicoptère, fuit à Kathmandu puis dans son pays.
J’indique au journaliste précité : pour que ce sherpa Lambda se paye une lodge de qualité moyenne il devra travailler : 10.000.000 : 440.000 roupies = 22,73 années.
En supposant que lui et sa famille ne dépense rien. Hélas il doit :
- nourrir sa famille, Ô combien le prix de la nourriture a augmenté dans le Khumbu. Evidemment sa famille peut se contenter des pommes de terre, des petsu (famille des blettes) et de l’orge de ses champs s’il en possède. Mais il reste, le sel, le sucre, le riz… que ses champs ne peuvent produire.
- s’il a des enfants scolarisés à Kathmandu, rajouter les coûts d’enseignement et de pension. Pour un enfant de 8 ans, l’ensemble enseignement, logement, nourriture, coûte au moins 150.000 roupies par an, alors que pour un enfant de 15 ans en classe 10 (S.L.C.) il coûte au moins 200.000 roupies. Evidemment les enfants du village de Pangboché, par exemple, peuvent se contenter d’aller à l’école de ce village mais ils ne dépasseront pas le grade 5 (école primaire). Quant à aller à l’école de Khumjung ( niveau S.L.C. max. ), il faut, soit être du village, soit y avoir de la famille. Il n’y a pas de pensions.
- …
- Si un sherpa qui a touché 440.000 roupies a deux enfants de 14 et 15 ans scolarisés à Kathmandu: il lui restera, s’il n’a aucun autre frais : 440.000 - 400.000 = 40.000 roupies par an pour construire une lodge.
10.000.000 : 40.000, faites le calcul du nombre d’années !
Je rajoute pour le journaliste défenseur des Occidentaux ce qu’il m’est arrivé d’écrire :
Mes deux beaux-frères ont longtemps exercé le métier de guide. Le plus âgé Mingmar, comme il est dit plus haut, est mort sous une avalanche de glace à l’Ama Dablang. Ils avaient conduits des clients au sommet de Sagarmatha, du Cho Oyu… Ils ne comptaient plus le nombre d’ascensions de l’Ama Dablang ( 16 ou 18 ) situé juste au-dessus de leur maison, ou d’autres sommets de plus de 6000 mètres. Aucun des deux ne s’est enrichi ni, je connais la plupart d’entre eux, aucun de leur collègue.
Les sherpas, c’est connu, prennent d’énormes risques, le nombre de ceux qui sont morts en accomplissant leur travail est très grand. Alors, imaginons qu’un jour, des sherpas gagnent beaucoup d’argent en faisant ce travail d’équipeur ou de guide et non en faisant du business comme bien d’autres, ils le mériteraient bien. Hélas ! Aujourd’hui, seul le business permet à ces hommes de gagner de grosses sommes et de se faire construire des lodges luxueuses.
Distraction macabre, je souris tristement en écrivant qu’un sherpa devrait, sur la base d’une indemnité de 1.500.000 roupies en cas de décès, mourir 6,7 fois pour que sa veuve puisse se payer une lodge de moyenne qualité.
Et je conclue en indiquant que :
- 1 - ce journaliste aurait pu se poser la question suivante : puisque les sherpas équipeurs gagnent de telles sommes, pourquoi leur travail n’est-il pas effectué par des guides occidentaux, les sherpas se contentant de conduire leurs clients sur les sommets ? Ce que font rarement ces guides occidentaux.
- 2 - il serait facile d’éviter les accidents sur Sagarmatha versant népalais. Pour cela il suffirait aux prétendants d’abandonner la voie népalaise de la Combe ouest et de choisir l’arête tibétaine. Mais ce choix priverait de travail de nombreux équipeurs et guides népalais, enlèverait de nombreux clients aux agences népalaises et… des droits d’un niveau himalayen au Ministère de tourisme.

Sigayret, Kathmandu, octobre 2014.

A CONSULTER
Sherpas du Népal de von Fürer Hemaindrof. Hachette.
Je demande aux lecteurs de me pardonner si je cite quelques miens écrits dans lesquels il est question des Sherpas et des sherpas, ma modestie en souffre, mais je me suis beaucoup intéressé à eux.
Chez Vajra, Thamel, Kathmandu.
- Sherpas bouddhistes. Un gros pavé de plus de 600 pages.
- Lexique toponymie en Himalaya népalais.
- Des Français au Népal.
- Khumbu (réédition).
- Journal d’un sahib au Népal (réédition).
Chez Glénat.
- Sherpas, Sherpanis.
Divers.
- Un article sur les Sherpas dans la revue Cimes du G.H.M.

 



Proposée par: Yves PEYSSON
Mise en ligne: lundi 03 novembre 2014 à 22:06:33
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